Encrier 87

Texte de Marie-Hélène - atelier du 24 janvier 2017 : L 'ombre

L'ombre



L’ombre s’étalait, gigantesque, dans le soleil couchant, elle se dessinait, sombre, majestueuse, comme une évidence.

On ne pouvait l’éviter, détourner son regard, la fuir. Car elle était là, s’imposait, occupait tout l’espace, tout le champ de vision. Certes, on pouvait lui tourner le dos, carrément, partir dans la direction opposée, aller ailleurs, les yeux fixés sur un autre horizon, une autre ligne. Cela n’était pas facile, bien sûr, demandait de l’entrainement, beaucoup d’efforts et surtout beaucoup de confiance en soi.

Quand on y arrivait, alors on pouvait apercevoir le bleu du ciel, majestueux, omniprésent, étincelant. On se disait alors qu’on avait réussi, qu’on allait pouvoir continuer à vivre encore, à chanter, à crier, à parler, à danser. Et c’est alors que parvenait du coin de la ruelle, en bas, le son grave, le son magnifique du violoncelle.

On dressait l’oreille, on accélérait le pas, on avait hâte de se trouver plus près, pour mieux entendre, pour partager dans l’air du soir les plaintes mélancoliques mais si vivantes, si puissantes. Quelqu’un, là, plus bas, dans la ruelle, jouait de la musique. Les notes s’égrenaient, et on avait alors envie d’y croire.

Dans le coin du ciel bleu, celui qu’on fixait intensément, on distinguait à présent une tache rouge au bout d’un long fil et cette tache bougeait, se balançait au rythme de la musique, au rythme du violoncelle. Alors on riait, on s’esclaffait, on disait qu’on avait gagné, on s’embrassait sans se connaître. On ne se retournerait plus jamais, on ne verrait plus l’ombre noire, on vivrait enfin.

On avait gagné le droit de vivre. Mais jusqu’à quand ?