Encrier 87

Textes des ateliers des premier et deuxième confinements Textes d'Alex , de Sylvie , de Magali , de Frédérique , de Pierre

Alex-Ateliers d'écriture et confinement Mardi 24 mars 2020

Lundi dernier le décompte du temps s'est arrêté. L'urgence a retrouvé son vrai sens, sa vraie place aussi, à l’hôpital pour les vrais malades.
Pourtant ce sentiment incessant d'urgence, il nous collait bien aux basques ces dernières années : courir, se hâter, enchaîner, améliorer, performer, assurer.

Le Corona a mis en berne d'un coup nos objectifs, il a su arrêter d'un coup l'ECONOMIE.
ECONOMIE ? Je ne sais pas qui a inventé ce mot, mais a bien le regarder, il a du connaître quelques dérives depuis sa création. Car pour faire courir en TGV ou en jet l'économie d'aujourd'hui, on ne peut en rien être économe !

Dépenser chaque seconde de temps
Employer chaque milliwat d'énergie
Produire le plus possible et le plus vite
Penser sans cesse à mille choses à la fois, le sujet n'étant plus de penser mais de s'organiser pour trouver le temps de penser..

Voilà où nous en étions le 16 mars dernier à 12h. Courir après des riens, ne plus rien faire d'essentiel. Le Corona a appuyé sur pause, déconnecté le cycle infernal.
Notre façon de prendre le temps n'était tout simplement plus humaine : « je prendrais bien un peu le temps de rire avec toi, de croiser tes yeux, mais pas maintenant tu vois,..je n'ai pas le temps !

Nous avions perdu le temps, le temps de respirer, de voir, de nous reposer, de nous voir. Nous avions chacun une belle pile de 'choses à faire', énorme, branlante, poussiéreuse, qui menaçait de s'écrouler chaque matin, qui ne tenait plus dans notre temps de fous.
A ceux qui ne sont pas soignants, le Corona a donné LE TEMPS.

Il a touché au cœur : menace de ne plus pouvoir respirer.
Alors tout s'est arrêté, les déplacements, les moteurs, la pollution, et pour une fois depuis très longtemps, la nature, elle, respire !
Nous avons peur de nous éteindre. Alors nous passons en mode survie. Mais l'humanité n'a rien fait pour empêcher la disparition de milliers d'autres espèces, elle a continué ses gestes fous : déforester, désherber, décaper, déplacer tout en tout sens, faire exploser les sous-sol, les pomper, tout cela au nom de l'ECONOMIE.
Avec un peu de temps et de recul on peut voir ce drôle d'animal qu'est l'homme qui a organisé un pillage et une destruction systématique de la planète qu'il habite et qui le nourrit. C'est une folie collective ! J'espère que c'était une folie collective, je n'ai pas envie d'y retourner.
J'ai l'immense privilège d'avoir un petit bout de terre, pas vraiment un jardin, mais une allée qui remonte jusque chez moi. Depuis 14 ans, j'y passe quelques heures volées de temps en temps, surtout au printemps pour mettre en route au moins les tomates, le minimum vital !
Je n'ai jamais eu le temps de prendre vraiment soin de ce bien précieux.
J'ai la chance aussi d'avoir deux enfants qui ont appris la patience du jardinage avec leur grand-mère. Et puis, drôle de concordance, le soleil est arrivé pour sécher, un peu... Alors le matin tôt, tous les trois nous travaillons, concentrés, en silence. Puis nous allons ensemble prendre soin de la terre, préparer, semer, faire de la place pour le comestible, le potager, les fruitiers, et c'est un bienfait mutuel. Entre nous et le jardin de l'entraide, un échange de forces, nous respirons ensemble.

::::::::

23 MARS 2020 TEXTE DE SYLVIE

    		               Ennemi public déclaré
                             tu arrives à visage masqué
                             Interdiction de pénétrer
                             dans nos foyers, nos encriers !
                             Nos mots sont nos armes cachées
                             Ensemble ils vont t'éliminer.
                            Mots  choisis :  VISAGE   ,     FOYERS


:::::::::::::

Texte de Magali 23 mars 2020

En cette fin d’après-midi, je suis sortie pour la première fois depuis le début du confinement. Il n’y avait pas âme qui vive. Les rues, désertées de leurs piétons malgré le ciel bleu et la douce température de ce début de printemps, donnaient au quartier des faux airs de cité en siège. L’atmosphère était plus oppressante et plus lourde que dans une foule compacte de tradeux dansant frénétiquement sur les parquets de Saint-Chartier. J’étais presque soulagée d’atteindre la superette.

Deux-trois courses rapides et un quart d’heure plus tard je ressortais. Le ciel auparavant d’un bleu limpide roulait à présent de lourd nuages noirs et l’air se chargeait de cette odeur si particulière qui précède inévitablement les orages de printemps. Et oui, nous sommes toujours en mars !

Mots choisis dans ce texte : siège ; limpide

::::::::::::

Texte de Frédérique

Dans le lit, une souris est allongée.

Elle étale ses pattes sous la couette en flanelle, attire sur elle, le plaid peau de pêche ; Ses oreilles s’étalent sur le traversin.

Elle attrape un livre posé sur la chaise, faisant office de table de nuit, à côté de son lit.

Livre ouvert, reposant sur son ventre, elle lit, elle lit, elle lit.

Elle pose ses lunettes sur la table de nuit.

Elle éteint la lampe, se tourne sur le flanc droit et s’endort.


Dans une chambre, cette nuit, dort une souris. Par la fenêtre entrouverte, un têtard et un poisson rouge nagent dans le brouillard de l’obscurité. Ils longent les murs de la chambre jusqu’à l’étagère sur laquelle sont posés des livres. Le poisson rouge et le têtard tournoient autour d’un livre trapu. Les ondes font glisser un livre de l’étagère: un dictionnaire est à terre. Le têtard et le poisson rouge frétillent devant les pages. Le têtard pénètre dans la gueule du poisson rouge qui s’approchant du mot bassin, et s’y engouffre.


Dans la nuit, en cette chambre, un dictionnaire qui ne sait que taire l’indicible

D’un têtard logé dans la gueule d’un rouge poisson.

Douleur d’exister, de s’allonger dans le flot de la vie de mort,

De la mort en vie, des maux-envies, de mots en vie.

Les vides, les silences appellent chaque ensemble unique mouvant,

De l’humanité jouant en une récréation recueillie, aimante.

Frédérique

::::::::::::::

Texte de Pierre du 25 mars

A 20 ans j’ai pris la route et la vue de longs alignements de platanes centenaires me rappelle souvent mon cheminement d’alors douloureux et libérateur. Leurs ombres accompagnaient mes pensées et quand l’un d’entre eux manquait, l’éclat du soleil, la chaleur obligeait à regarder plus loin. Je me souviens de ces longues marches qui couvaient une attente inquiète et fébrile. Chaque pas demandait un effort, le bas coté irrégulier ramenant avec obstination sur le goudron surchauffé. Alors la route était droite et l’alternance d’ombre et de lumière donnait à la marche une pulsation simple, l’objectif à atteindre n’allant pas plus loin que la halte du soir.

A 40 ans j’ai pris des chemins de traverse, il s’agissait d’aller droit, d’aller vite, et de voir tout ce qui devait être vu, et de boire aussi ce qui valait d’être bu. Il y avait de l’ambition et des certitudes qui faisait choisir cette sente ignorée plutôt qu’une autre. J’en ai perdu de vue des amitiés, j’ai vu de superbes paysages, j’ai essayé de les partager, pas toujours réussi.

Depuis mes 60 ans je suis sur un sentier de montagne. C’est un chemin ardu et sinueux, les pas sont plus lents et le souffle dicte le rythme. La cordée c’est rapprochée. Les passages difficiles à plusieurs c’est mieux. Je compte les cailloux du chemin, je lis les messages des nuages, j’écoute ce que raconte le vent, simplement. Avancer, simplement. Rêver, simplement. Rire, simplement.

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.