Association Encrier - Poésies

Rencontre avec Oscar Milosz Rencontre avec Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz (1877-1939):Karomama

Oscar Vladislas de Lubicz Milosz est un poète lithuanien d'expression française. sur_Milosz.tiff

Extrait du livre de Alexandra Charbonnier (Editeur L"Age d'Homme ) :

Milosz , le poète , le métaphysicien , le Lituanien (page 47)

karomama.jpeg

La "divine adoratrice d'Amon" Karomama

vers 850 avant J.-C. (milieu 22e dynastie)

Statue en bronze représentant une prêtresse. Elle a été découverte à Karnak et est conservée au musée du Louvre ; acquise en 1829 par Champollion, la figurine représenterait une fille d'Osorkon Ier, prêtresse liée à Karomama, elle-même prêtresse du dieu Amon-Rê et gardienne de la couronne.

Le bronze est incrusté d'or et d'argent selon la technique du damasquinage. ………………………………………………….

Écoutez

KAROMAMA
 ……………………………………..

Mes pensées sont à toi, reine Karomama du très vieux temps,


Enfant dolente aux jambes trop longues, aux mains si faibles


Karomama, fille de Thèbes,


Qui buvais du thé rouge et mangeais du blé blanc


Comme les justes, dans le soir des tamaris.


Petite reine Karomama du temps jadis.

-

 Mes pensées sont à toi, reine Karomama


Dont le nom oublié chante comme un chœur de plaintes


Dans le demi-rire et le demi-sanglot de ma voix;


Car il est ridicule et triste d’aimer la reine Karomama


Qui vécut environnée d’étranges figures peintes


Dans un palais ouvert, tellement autrefois,


Petite reine Karomama.



Que faisais-tu de tes matins perdus, Dame Karomama ?


Vers la raideur de quelque dieu chétif à tête d’animal


Tu allongeais gravement tes bras maigres et maladroits


Tandis que des feux doux couraient sur le fleuve matinal.


O Karomama aux yeux las, aux longs pieds alignés,


Aux cheveux torturés, morte du berceau des années…


Ma pauvre, pauvre reine Karomama.




Et de tes journées, qu'en faisais-tu, prêtresse savante ?


Tu taquinais sans doute tes petites servantes


Dociles comme les couleuvres, mais comme elles indolentes;


Tu comptais les bijoux, tu rêvais de fils de rois


Sinistres et parfumés, arrivant de très loin,


De par delà les mers couleur de toujours et de loin,


Pour dire: «Salut à la glorieuse Karomama.»



Et les soirs d’éternel été tu chantais sous les sycomores


Sacrés, Karomama, fleur bleue des lunes consumées;


Tu chantais la vieille histoire des pauvres morts


Qui se nourrissaient en cachette de choses prohibées


Et tu sentais monter dans les grands soupirs tes seins bas


D’enfant noire et ton âme chancelait d’effroi.


Les soirs d’éternel été, n’est-ce pas, Karomama ?



— Un jour (a-t-elle vraiment existé, Karomama ?),


On entoura ton corps de jaunes bandelettes,


On l’enferma dans un cercueil grotesque et doux en bois de cèdre.


La saison du silence effeuilla la fleur de ta voix.


Les scribes confièrent ton nom aux papyrus


Et c’est si triste et c’est si vieux et c’est si perdu…


C’est comme l’infini des eaux dans la nuit et dans le froid.




Tu sais sans doute, ô légendaire Karomama !


Que mon âme est vieille comme le chant de la mer


Et solitaire comme un sphinx dans le désert,


Mon âme malade de jamais et d’autrefois.


Et tu sais mieux encor, princesse initiée,


Que la destinée a gravé un signe étrange dans mon coeur,


Symbole de joie idéale et de réels malheurs.



 Oui, tu sais tout cela, lointaine Karomama,


Malgré tes airs d’enfant que sut éterniser


L’auteur de ta statue polie par les baisers


Des siècles étrangers qui languirent loin de toi.


Je te sens près de moi, j’entends ton long sourire


Chuchoter dans la nuit : «Frère, il ne faut pas rire.»


— Mes pensées sont à toi, reine Karomama.

Louvre.jpg



 Oscar-Wladislav de Lubicz-Milosz, Les Sept Solitudes, 1906

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.