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Rencontre avec Érik Satie Rencontre avec Érik Satie : Mémoire d'un amnésique : CHOSES DE THÉÂTRE (fragment)

CHOSES DE THÉÂTRE (fragment)

J'ai toujours eu la pensée d'écrire un drame lyrique sur le suivant et particulier sujet :

En ce temps-là, je m'occupais d'alchimie. Seul dans mon laboratoire, un jour je me reposais. Dehors, un ciel de plomb, blafard, sinistre : une horreur !

J'étais triste, sans en connaître la raison ; presque craintif, sans en savoir la cause. L'idée me prit de me distraire en comptant, lentement sur mes doigts, de un à deux cent soixante mille.

Je le fis : et n'en tirai qu'un grand ennui. Me levant, j'allai prendre une noix magique et la mis, avec douceur, dans un coffret en os d'alpaca enrichi de sept diamants.

Aussitôt, un oiseau empaillé s'envola ; un squelette de singe se sauva ; une peau de truie grimpa le long du mur. Alors la nuit vint couvrir les objets, détruire les formes.

Mais on frappe à la porte du fond, celle qui est proche des talismans médiques, talismans qui me furent vendus par un maniaque polynésien.

Qu'est-ce ? Mon Dieu ! n'abandonnez pas votre serviteur. Il a certainement péché, mais il s'en repent. Pardonnez-lui, je vous prie.

Or la porte s'ouvre, s'ouvre, s'ouvre comme un œil ; un être informe et silencieux s'avance, s'avance, s'avance. Je n'ai plus une goutte de sueur sur ma chair terrorisée ; de plus, j'ai très soif, très soif.

Dans l'ombre, une voix s'élève :

— Monsieur, je crois que j'ai la double vue.

Je ne connais pas cette voix. Elle dit :

— Monsieur, c'est moi ; c'est bien moi.

— Qui, vous ? fis-je, angoissé.

— Moi, votre domestique. Je crois que j'ai la double vue. N'avez-vous pas mis, avec douceur, une noix magique dans un coffret en os d'alpaca enrichi de sept diamants ?

Suffoquant, je ne pus que répondre :

— Oui, mon ami. Comment le savez-vous ?

Il s'approche de moi, glissant et ténébreux, noir dans la nuit. Je le sens qui tremble. Sans doute, il a peur que je ne lui envoie un coup de fusil.

En un hoquet, tel un petit enfant, il murmure :

— Je vous ai vu par le trou de la serrure.

Érik Satie

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