Association Encrier - Poésies et quelques textes

Rencontre avec Benjamin Péret : Dormir, dormir dans les pierres, 1926 (extrait)

Écoutez Pierre Brasseur

Dormir, dormir dans les pierres, 1926

2

Soleil route usée pierres frémissantes

Une lance d’orage frappe le monde gelé

C’est le jour des liquides qui frisent

des liquides aux oreilles de soupçon

dont la présence se cache sous le mystère des triangles

Mais voici que le monde cesse d’être gelé

et que l’orage aux yeux de paon glisse sous lui

comme un serpent qui dort sa queue dans son oreille

parce que tout est noir

les rues molles comme des gants

les gares aux gestes de miroir

les canaux dont les berges tentent vainement de saluer les

nuages

et le sable

le sable qui est gelé comme une pompe

et projette au loin ses tentacules de cristal

Toutes ses tentacules n’arriveront jamais à transformer le

ciel en mains

Car le ciel s’ouvre comme une huître

et les mains ne savent que se fermer sur les poutres des mers

qui salissent les regards bleus des squales

voyageurs parfumés

voyageurs sans secousses

qui contournent éternellement les sifflements avertisseurs des

saules

des grands saules de piment qui tombent sur la terre comme

des plumes


  Si quelque jour la terre cesse d’être un saule

les grands marécages de sang et de verre sentiront leur ventre

se gonfler

et crier Orties Orties

Jetez les orties dans le gosier du nègre

borgne comme seuls savent l’être les nègres

et le nègre deviendra ortie

et soutane son œil perdu

cependant qu’une longue barre de cuivre se dressera comme

une flamme

si loin si haut que les orties ne seront plus ses enfants

mais les soubresauts fatals d’un grand corps d’écume

salué par les mille crochets des eaux bouillantes

que lance le pain blanc

ce pain si blanc qu’à côté de lui le noir est blanc

et que les roches amères dévorent lentement les chevilles des

danseuses d’acajou

mais les orties ô mosaïque les orties demain auront des

oreilles d’âne

et des pieds de neige

et elles seront si blanches que le pain le plus blanc s’oubliera

dans leurs dédales

Ses cris retentiront dans les mille tunnels d’agate du matin

et le paysage chantera Un Deux Trois Quatre Deux Trois

Un Quatre

les corbeaux ont des lueurs d’église

et se noient tous les soirs dans les égouts de dieu

Mais taisez-vous tas de pain le paysage lève ses grands bras

de plume

et les plumes s’envolent et couvrent la queue des collines

et voici que l’oiseau des collines se retrouve dans la cage de

l’eau

Mais plumes arrêtez-vous car le paysage n’est presque plus

qu’une courte paille

que tu tires

C’est donc toi fille aux seins de soleil qui seras le paysage

l’hypnotique paysage

le dramatique paysage

l’affreux paysage

le glacial paysage

l’absurde paysage blanc

qui s’en va comme un chien battu

se nicher dans les boîtes à lettres des grandes villes

sous les chapeaux des vents

sous les oranges des brumes

sous les lumières meurtries

sous les pas hésitants et sonores des fous

sous les rails brillants des femmes

qui suivent de loin les feux follets des grands hérons du jour

et de la nuit

les grands hérons aux lèvres de sel éternels et cruels

éternels et blancs

cruels et blancs

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In La poésie surréaliste, éditions surréalistes, 1927- © Seghers1970, p 255

« Benjamin Péret représentait pour moi le poète surréaliste, par excellence : liberté totale d’une inspiration limpide, coulant de source, sans aucun effort culturel et recréant tout aussitôt un autre monde. En 1929, avec Dali, nous lisions à haute voix quelques poèmes du Grand jeu et parfois nous tombions par terre de rire... Péret était un surréaliste à l’état naturel, pur de toute compromission. » Luis Bunuel

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