Association Encrier - Poésies et quelques textes

Rencontre avec Henri Michaux(1899-1984) : Je rame

Écoutez Haroldd music

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Je rame

J'ai maudit ton front ton ventre ta vie

J'ai maudit les rues que ta marche enfile

Les objets que ta main saisit

J'ai maudit l'intérieur de tes rêves


J'ai mis une flaque dans ton œil qui ne voit plus

Un insecte dans ton oreille qui n'entend plus

Une éponge dans ton cerveau qui ne comprend plus


Je t'ai refroidi en l'âme de ton corps

Je t'ai glacé en ta vie profonde

L'air que tu respires te suffoque

L'air que tu respires a un air de cave

Est un air qui a déjà été expiré

Qui a été rejeté par des hyènes


Le fumier de cet air personne ne peut plus le respirer


Ta peau est toute humide

Ta peau sue l'eau de la grande peur

Tes aisselles dégagent au loin une odeur de crypte


Les animaux s'arrêtent sur ton passage

Les chiens, la nuit, hurlent, la tête levée vers ta maison

Tu ne peux pas fuir

Il ne te vient pas une force de fourmi au bout du pied

Ta fatigue fait une souche de plomb en ton corps

Ta fatigue est une longue caravane

Ta fatigue va jusqu'au pays de Nan

Ta fatigue est inexpressible


Ta bouche te mord

Tes ongles te griffent

N'est plus à toi ta famme

N'est plus à toi ton frère

La plante de son pied est mordue par un serpent furieux


On a bavé sur ta progéniture

On a bavé sur le rire de ta fillette

On est passé en bavant devant le visage de ta demeure


Le monde s'éloigne de toi


Je rame

Je rame

Je rame contre ta vie

Je rame

Je me multiplie en rameurs innombrables

Pour ramer plus fortement contre toi


Tu tombes dans le vague

Tu es sans souffle Tu te lasses avant même le moindre effort


Je rame

Je rame

Je rame


Tu t'en vas, ivre, attaché à la queue d'un mulet

L'inverse comme un immense parasol qui obscurcit le ciel


Et assemble les mouches

L'ivresse vertigineuse des canaux semicirculaires

Commencement mal écouté de l'hémiplégie

L'ivresse ne te quitte plus

Te couche à gauche

Te couche à droite

Te couche sur le sol pierreux du chemin

Je rame

Je rame

Je rame contre tes jours


Dans la maison de la souffrance tu entres


Je rame

Je rame

Sur un bandeau noir tes actions s'inscrivent

Sur le grand œil blanc d'un cheval borgne roule ton avenir


Je rame

Poésie pour pouvoir (1948) p.23-24Poésie/Gallimard

Voilà une vision "hard" de la fleur noire Diamanda Galas :

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