Association Encrier - Poésies

Ossip Mandelstam Rencontre avec Ossip Mandelstam : Le timbre égyptien (extrait du chapitre V)

L’ écriture musicale caresse l’oeil tout autant que la musique caresse l’oreille . Les mouchetures noires de la gamme pianistique se faufilent , grimpent et dégringolent comme des petits allumeurs de réverbères . chaque mesure est un esquif chargé de raisins secs et de raisin noir .


La page d’une partition , c’est d’abord la disposition de combat d’une flottille de voiliers ; c’est aussi le plan du naufrage de la nuit ordonnée en noyaux de prunes .


Les chutes concertantes vertigineuses des mazurkas de Chopin , les larges escaliers à clochettes des études de Liszt , les jardins suspendus ornés de massifs , vacillant sur cinq fils de fer , de Mozart n’ont rien de commun avec les buissons nains de Beethoven .


Les villes-mirages des signes musicaux se dressent comme des nichoirs d’étourneaux dans la poix bouillante .


La vigne musicale de Schubert est toujours becquetée jusqu’aux pépins et fouettée par la tempête .


Lorsque des centaines de lutins allumeurs de réverbères se précipitent dans les rues , armés de petites échelles , pour suspendre des bémols aux crochets rouillés , consolider la girouette des dièses , enlever des enseignes entières de mesures efflanquées - c’est pour sûr Beethoven ; mais lorsque la cavalerie des croches et des doubles croches en soutane de papiers se précipite à l’attaque en arborant insignes équestres et étendards - c’est encore du Beethoven .


Une page de partition , c’est une révolution dans une vieille ville allemande .


Des enfants à grosse tête . Des étourneaux . On dételle la calèche du prince . Des joueurs d’échecs sortent en courant des cafés , brandissant reines et pions .


Voici des tortues qui , leur tendre tête étirée , font la course : c’est Handel.


Mais combien sont martiales les partitions de Bach - ces fantastiques festons de champignons séchés .


Or dans la rue des Jardins , près de l’église de l’Intercession , il y a une tour de guet . En janvier , les jours de grand froid , elle fait des lancers de ballons pareils à des grains de raisin , pour le rassemblement des unités . C’est non loin de là que j’ai appris la musique . On me posait la main sur le clavier selon le système de Leszeticki .


Que le paresseux Schumann suspende ses notes comme du linge à sécher tandis qu’en bas passent des Italiens faisant les fiers; que les passages les plus difficiles de Liszt , brandissant leurs béquilles , fassent des va-et-vient en traînant l’échelle de secours .


Le piano est un fauve de chambre , intelligent et bon , à la chair de bois filandreuse ,aux tendons dorés et aux os toujours enflammés . Nous le protégions des refroidissements , le nourrissions de sonatines légères comme des asperges .


Ossip Mandelstam, Le Timbre égyptien

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"Le timbre égyptien" de Ossip Mandelstam a été édité en 1995 chez Actes Sud , récit traduit du russe par Eveline Amoursky . Le texte ci-dessus s'y trouve p.50-51-52 .

On trouve une autre traduction (de Jean-Claude Schneider) , pages 433-434 , dans le livre Oeuvres en prose de Mandelstam - tome2 ,édité en 2018, aux éditions Le bruit du temps/la Dogana


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Commentaire de Ralph Dutli sur cette page :

Au chapitre V , on assiste admiratif à une éblouissante et étrange fantaisie sur les partitions musicales, sur l'écriture des notes de Chopin, Liszt, Mozart, Beethoven, Bach ou Schubert(Le vignoble des notes de Schubert!), mais aucun son ne résonne, seul l'aspect visuel des partitions est évoqué.

(extrait de la page 13 de sa préface La peur me prend par la main dans l'édition du Timbre égyptien chez Le bruit du temps de 2015 dans la traduction de 1930 de Georges Limbour et D.S. Mirsky)

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