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Rencontre avec Rainer Maria Rilke : Lettres à un jeune poète ( Extrait )

Écoutez Barbara

Rilke- Lettres à un jeune poète

Personne ne peut vous conseiller ni vous aidez, personne. Il n’est qu’un seul moyen. Rentrez en vous-même, cherchez la raison qui au fond vous commande d’écrire : examinez si elle déploie ses racines jusqu’au lieu le plus profond de votre cœur. Reconnaissez-le face à vous-même : vous faudrait-il mourir s’il vous était interdit d’écrire? Ceci surtout : demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit: «Dois-je écrire ? » .Creusez en vous-même vers une réponse profonde .

Et si cette réponse devait être affirmative, s’il vous est permis d’aller à la rencontre de cette question sérieuse avec un fort et simple : « Je dois », alors construisez votre vie selon cette nécessité. Votre vie, jusque en son heure la plus indifférente, la plus infime, doit se faire signe et témoignage pour cette poussée. Approchez vous alors de la nature. Essayez alors comme un premier homme, de dire ce que vous voyez, vivez, aimez, perdez. N’écrivez pas de poèmes d’amour. Évitez d’abord ces genres trop courants , trop habituels: ce sont les plus difficiles , car on a besoin d’une grande force , d’une force mûrie pour donner ce qu’on a en propre, là où de bonnes et parfois de brillantes traditions se présentent en foule .

Fuyez donc les motifs communs pour ceux que vous offre votre propre quotidien . Écrivez vos tristesses et vos désirs, les pensées passagères , la foi en une beauté quelle qu’elle puisse être. Écrivez tout cela avec une probité profonde, calme , humble et utilisez pour vous exprimer les choses qui vous entourent, les images de vos rêves et les objets de votre mémoire.

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Lettres à un jeune poète (Briefe an einen jungen Dichter en allemand) est une œuvre littéraire de Rainer Maria Rilke parue pour la première fois en 1929 chez Insel à Leipzig.

Ces dix lettres sont adressées par le poète, entre 1903 et 1908, à un jeune homme qu'il ne connaît pas, Franz Xaver Kappus, cadet à l'école militaire de l'Empire austro-hongrois qui l'a sollicité.

Elles furent éditées en traduction française chez Bernard Grasset en 1937. La réédition de 1987 dans la collection des « Cahiers rouges » de Grasset souligne la portée de ce « véritable guide spirituel », de ce « manuel de la vie créatrice de portée universelle ».

Source Wikipédia

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Préface de l’édition allemande

C’était à la fin de l’automne 1902. J’étais assis dans le parc de l’Académie militaire de Wiener- Neustadt, sous d’antiques châtaigniers. Je lisais. Ma lecture me prenait à ce point que je remarquai à peine qu’Horacek, aumônier de l’Académie, homme érudit et bon, venait vers moi. Il me prit des mains le volume que je tenais, contempla sa couverture et hocha la tête : « Poèmes de Rainer Maria Rilke ! » dit-il, songeur. Il feuilleta, parcourut quelques vers, jeta au loin un long regard et conclut: «Ainsi donc l’élève René Rilke est devenu un poète. »


Il m’entretint de Rilke, enfant chétif et pâle. Ses parents, quinze ans auparavant, l’avaient mis au Prytanée militaire de Sankt-Poelten, pour le préparer à la carrière d’officier. Horacek était alors aumônier de cette école. Il se souvenait fort bien de son élève d’autrefois. Rilke était un garçon silencieux, sérieux, très doué ; il se tenait volontiers à l’écart et supportait avec patience le joug de l’internat. Après quatre ans d’études, il passa avec ses camarades à l’École militaire supérieure, qui se trouvait à Maehrisch- Weisskirchen. Mais là, sa constitution devait se révéler par trop faible. Ses parents le retirèrent de l’école pour lui faire poursuivre ses études près d’eux, à Prague. Qu’était, depuis lors, devenue sa vie, Horacek n’en savait rien. Sitôt après cet entretien, je décidai d’envoyer à Rainer Maria Rilke mes essais poétiques et de lui demander de les juger. Ayant à peine vingt ans, au seuil d’une carrière que je sentais en tout point contraire à mes goûts, je pensais que si quelqu’un devait me comprendre, c’était bien le poète de Mir zur Feier. Presque à mon insu une lettre prit naissance qui accompagna mes poèmes : je m’y ouvrais plus entièrement que je ne l’avais fait et que d’ailleurs je ne devais jamais le faire.


De longues semaines passèrent avant que la réponse ne me parvînt. Celle que je reçus enfin portait, avec un cachet bleu, le timbre de Paris et pesait lourd dans la main. L’écriture claire, belle et sûre, de l’enveloppe se retrouvait sur les feuillets de la lettre, de la première à la dernière ligne. Ma correspondance avec Rainer Maria Rilke, qui commençait ainsi, dura jusqu’en 1908. Ensuite elle s’espaça : la vie m’avait poussé sur des voies dont précisément aurait voulu m’écarter l’intérêt chaleureux, tendre et touchant du poète. Mais là n’est pas l’important. L’important, ce sont les dix lettres que voici. Elles valent pour la connaissance de cet univers, dans lequel Rainer Maria Rilke a vécu et créé ; elles valent pour ceux qui grandissent et se forment maintenant, pour ceux qui se formeront demain. Mais quand un prince va parler, on doit faire silence.

Franz Xaver Kappus. Berlin, juin 1929.

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