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Rencontres avec des textes d'auteurs Textes de Fernando Pessoa :Lettre où il décrit l'irruption soudaine de ses hétéronymes

Pessoa (1" juin 1888-30 novembre 1935 ) est un écrivain portugais fascinant

Extrait d'un article de Hector Bianciotti sur Pessoa : "Pessoa , qui vit dans la réelle , maladive inquiétude de se sentir plusieurs à lui tout seul , n'arrivant pas à établir des rapports avec la réalité à cause de cette prolifération en lui de "lui-même" s'en est sorti en inventant non pas simplement des personnages divers de poètes mais en devenant un créateur d'oeuvres de poètes , chacun doté d'une voix tout à fait personnelle ."

Voilà ce qu'écrit Pessoa lui -même à propos de ses hétéronymes :

" J'ai mis en Caiero tout mon pouvoir de dépersonnalisation dramatique , en Ricardo Reis toute ma discipline mentale , enveloppée de la musique qui lui est propre , en Alvaro de Campos toute l'émotion que je n'accorde ni à moi ni à la vie …"

"Plus j’aurai de personnalités, plus je serai analogue à Dieu. Peut-être découvrira-t-on un jour que ce qu’on appelle Dieu et qui se trouve de façon si évidente sur un autre plan que celui de la logique et de la réalité spatiale et temporelle, est en fait un mode humain d’exister, une sensation de nous- mêmes dans une autre dimension de l’être. Autre, c’est-à- dire différente et plus vaste. "

Extrait d'une lettre de Fernando Pessoa à Adolfo Casais Montero du 13 janvier 1935 dans laquelle Pessoa décrit l'irruption soudaine des hétéronymes .

Texte fondamental et émouvant écrit dix mois avant sa mort :

"Un jour - c'était le 8 mars 1914 , -je m'approchai d'une haute commode et , prenant une feuille de papier , je me mis à écrire , debout , comme je le fais chaque fois que je le peux . Et j'ai écrit trente et quelques poèmes d'affilée , dans une sorte d'extase dont je ne saurais définir la nature . Ce fut le jour triomphal de ma vie et je ne pourrai en connaître d'autres comme celui-là . Je débutai par un titre : "le gardeur de troupeaux " . Et ce qui suivit , ce fut l'apparition en moi de quelqu'un à qui j'ai tout de suite donné le nom d'Alberto Caiero . Excusez l'absurdité de la phrase :mon maître avait surgi en moi .

J'en eus immédiatement la sensation .À tel point que , une fois écrits ces trente et quelques poèmes , je pris une autre feuille de papier , et j'écrivis d'affilée également , les six poèmes qui constituent "Pluie oblique" , de Fernando Pessoa . Immédiatement et en entier … Ce fut le retour de Fernando Pessoa - Alberto Caiero à Fernando Pessoa lui seul . Ou mieux , ce fut la réaction de Fernando Pessoa contre son existence en tant qu' Alberto Caiero .

Alberto Caiero ainsi apparu , je me mis en devoir -instinctivement et subconsciemment - de lui donner des disciples . J'arrachai à son faux paganisme Ricardo Reis , je lui trouvai un nom ajusté à sa mesure , car alors je le voyais déjà . Et soudain , dérivant en sens contraire à Ricardo Reis , un nouvel individu surgit impétueusement . D'un jet et à la machine à écrire , sans interruption ni correction , jaillit " l'Ode triomphale " d'Alvaro de Campos - l'ode qui porte ce titre et l'homme avec le nom qu'il a . J'ai alors créé une coterie inexistante . J'ai donné à tout cela l'apparence de la réalité . J'ai gradué les influences , connu les amitiés ,entendu en moi les discussions et les divergences d'opinion , et dans tout cela , il me semble que c'est moi , le créateur de tout , qui fus le moins présent "

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