C’est son grand-père qui avait transmis à Madame ce goût immodéré pour « le beau » et c’est elle-même qui, après de longues recherches, avait planté près du cèdre ce rosier rare et ancien du nom de Isaac Péreire que le grand-père affectionnait tant.
Pendant toute la durée de la floraison, Madame ornait la table du salon d’une rose qu’elle disposait dans le magnifique vase d’Émile Gallé qui se transmettait de génération en génération.
La fleur trônait au milieu des verres en cristal Bacarrat qui s’agitaient autour d’elle quand des invités étaient là.
Madame avait choisi cette rose-là parce que son bouton était plus prometteur que tous les autres.
La rose a donc quitté la maison-rosier entre les mains soignées de Madame avec une incommensurable fierté doublée d’un incommensurable plaisir... elle était l’élue !
Dans le vase Gallé, lentement, elle déployait sa corolle et sa fragrance avec générosité et sans retenue.
Les mots ne suffisent pas pour décrire le sentiment qui l’habitait quand elle se sentait regardée et admirée.
De sa place, par la fenêtre, elle pouvait voir ses soeurs bien moins épanouies qu’elle, qui se balançaient et dansaient sous le vent, qui se déployaient sous le soleil, qui se repliaient sous la pluie, mais avoir été l’élue la comblait toujours autant.
Les jours se sont écoulés.
Madame, à son habitude, ne pensant pas à abreuver la Rose, celle-ci s'est sentie abandonnée.
Figée dans sa prison, elle s’est mise à envier ses soeurs qui vivaient leur vie de rose ordinaire
Etre isolée devint si lourd que sa corolle commença à se flétrir, et son désir d’embaumer disparut.
Alors Madame, d’un geste sec, se débarrassa d’elle en la jetant dans la poubelle parmi les épluchures de légumes...
Ce que vous ne savez pas encore, c’est que notre Rose, au moment de rejoindre les déchets, par inadvertance (?) , planta son plus long aiguillon dans l’index de Madame, qui se mit à saigner, à saigner ...




