Mon plus beau souvenir de Noël
Aux vacances de Noël de l'année 1950, je partis aux sports d'hiver avec un groupe. Nous allâmes en Autriche dans une station qui s'appelait Saint Anton. Le voyage fut très long et nous n'arrivâmes dans le grand chalet où nous étions hébergés qu'au début de l’après-midi. J’avais 14 ans. J'avais appris à skier tout petit, pendant la guerre, à Villard de Lans où j'étais réfugié. Ce devait être la deuxième fois que je revenais à la montagne et j'étais persuadé que je savais très bien faire du ski. Avec deux autres garçons du groupe nous décidâmes de nous attaquer illico à la plus grande descente de la station : un ensemble de trois pistes, de difficulté croissante, auxquelles on accèdait successivement par un télésiège, un téléphérique et un remonte- pente.
Quand nous arrivâmes tout en haut, il devait être près de quatre heures. Il n'y avait presque plus personne sur la piste. Très vite, je me rendis compte que j'avais complètement préjugé de mes capacités de skieur. La descente, vue du remonte-pente, que je croyais pas trop difficile se révéla d'emblée hérissée de bosses traitresses, et au moins trois fois plus pentue que ce que mes jambes engourdies et ma technique hésitante ne pouvaient supporter.
Mes deux compagnons ne pouvaient pas grand-chose pour moi. Le soir commençait à tomber ; ils n'avaient que le temps de faire leur longue descente avant que l'obscurité n'envahisse les pistes. Au début, ils m'attendirent, mais mes chutes se multipliaient et je prenais de plus en plus de retard. Bientôt ils m’abandonnèrent à mon sort. Ils me firent avec leurs bâtons de grands moulinets d'encouragement puis, très vite, je les vis disparaître dans l’étroit goulet bordé de sapins noirs qui menait à la deuxième piste.
J'étais seul sur le grand champ de neige. Pendant quelque temps, j'entendis encore le grincement du remonte-pente, un bruit rassurant qui voulait dire qu'il y avait toujours quelqu'un en bas. Puis le bruit s'arrêta. Il faisait presque tout à fait nuit, la piste semblait lisse et douce, les bosses étaient devenues invisibles.
Je descendais, presque parallèle à la pente, effectuant tous les 20 ou 30 m de laborieuses rotations. Puis, à un moment, je fis une chute terrible, de deux ou trois m, m'ensevelissant à moitié dans la neige. Mon ski gauche se détacha, je le vis glisser à une vitesse folle et s'évanouir dans la nuit.
Je finis par me relever ; j'avais perdu une de mes moufles, et j'avais plein de neige dans mes vêtements. Des tas d’images se bouleversaient dans ma tête, souvenir de lectures de Curwood : doigts gelés, gangrène, amputation, attaque des loups. Il allait falloir que je construise un igloo, que je me recroqueville le plus profondément possible dans la neige ; il allait falloir que, de toutes mes forces, je lutte contre le sommeil, contre l’engourdissement délicieux qui monterait le long de mes jambes.
Un peu plus tard je repris courage ; mes compagnons donneraient certainement l’alerte; on organiserait une expédition de sauvetage avec des guides porteurs de torches et des Saint-Bernard. Pour faciliter les recherches, je décidai qu'il fallait que je descende jusqu'à la cabane au bas du remonte-pente.
À tâtons dans la neige molle, je parvins à retrouver les pylônes du remonte-pente. Je m'assis sur mon unique ski et, freinant tant bien que mal au moyen de mes bâtons, je me laissai glisser en bas de la piste. La cabane était fermée à clé. Peut-être le téléphérique fonctionnait-t-il encore, mais je ne me souvenais plus où il était.
C'est alors que j'aperçus une lumière sur ma droite, à deux ou trois cents mètres. Je sus que j’étais sauvé : c’était un hôtel, une grande bâtisse de pierre grise construite au dessus de l’arrivée du téléphérique, ce que curieusement, je n'avais pas du tout remarquée en arrivant.
J'expliquai ce qui m'était arrivé à des gens qui d'abord ne me comprenaient manifestement pas. Puis vint une dame qui parlait français ; elle me fit donner des vêtements secs, des chaussons, du vin chaud.; Avec stupeur je m'aperçus qu'il n'était même pas 6 heures du soir. J'avais l'impression qu'il s'était écoulé des heures et des heures, depuis que mes compagnons m'avaient abandonné.`
. On me fît dîner dans la salle à manger, seul à une petite table, puis l'on me conduisit dans un dortoir sous les combles où, crus-je comprendre dormaient les employés recrutés pour les vacances. Je n'en vis aucun, sans doute se couchèrent et se levèrent-ils alors que je dormais déjà et encore.
Le lendemain matin, on m'apporta du café au lait et des brioches. Mes vêtements étaient secs et chauds. Le directeur de l'hôtel me fit venir dans son bureau. Il m'annonça que l'un des employés du remonte-pente avait trouvé mon ski, planté droit dans la neige, à quelques mètres de la cabane. Je n'avais pas du tout d'argent sur moi et je demandais au directeur d'attendre que j'écrive à mes parents et qu'ils lui en enverraient. Mais il me dit que nous étions le jour de Noël, et qu'en souvenir de l'Enfant Jésus, il était heureux de m'inviter. Et il me tendit un billet de téléphérique, me recommandant d'aborder les pistes trop dures pour moi qu'après quelques jours d'entraînement.
Publié sous le titre "Une rédaction" dans le n°737 du Nouvel Observateur,23-29décembre 1978, p.60-61.Perec y a fait allusion dans une autobiographie en l'intitulant "Mon plus beau souvenir de Noël" :voir l'annexe du n°1 des Cahiers Georges Perec, Paris, P.O.L ,1.985
Texte reproduit pages179-180 dans le Cahier de l'Herne consacré à Georges Perec, Novembre 2016.
