6-Fuir, là bas ...
Entre 1978 et1996 ,pas, ou presque pas, de poésie.
En1996 Jacques Bens a composé pour la bibliothèque oulipienne, cet Art de la fuite qui est chronologiquement sa dernière œuvre poétique.
C’est un testament poétique. La présentation utilise une analogie musicale. Il y a un "Sujet", suivi d'un "Contresujet" et de dix-huit variations, numérotées de II à XiX Chaque variation applique au sujet une contrainte qui le transforme. Certaines de ces contraintes sont traditionnelles à l’Oulipo (monovocalisme en e…), et ainsi de suite, d’autres proviennent de laprosodie traditionnelle (alexandrins …), et ainsi de suite. Il y a un "sonnet irrationnel", un "inventaire"( Prévert), une « morale élémentaire »( forme inventée par Queneau et nommé par l’Oulipo du titre du livre où elle est introduite).
Je terminerai cette introduction par quelques mots sur la dernière variation.
Son titre est : "un bel absent ".
Dans les textes composés suivant cette contrainte, d'abord utilisé par Georges Perec, un nom est analysé en ses lettres. Si c'est un poème (c’est généralement un poème), le premier vers contient toutes les lettres de l’alphabet (on se dispense du k et du w d’ introduction désagréable) sauf la première du nom qui est ainsi marquée par absence. Le deuxième vers agit de même avec la seconde, et ainsi de suite. Si le nom chanté a ainsi à n lettres, n vers aura le poème. On sépare le prénom du nom par deux strophes distinctes.
Le « sujet » écrit par Jacques Bens avait 12 vers. Le prénom Jacques en compte sept ; le nom Bens quatre. Il y avait donc un léger problème numérique à résoudre si cette variation , comme les autre, devait compter 12 vers. Il a été résolu de la manière suivante : entre les sept premiers vers associés aux lettres du prénom, et les derniers, qui montrent le nom en le cachant, se trouve un intermède, qui suit, lui, une autre contrainte, celle du « beau présent » : il est écrit en utilisant les lettres du nom Jacques Bens , et elles seules .
On constate, pas par hasard, que le nom de Queneau y figure. On se souvient alors que parmi ces rares compositions oulipiennes Jacques Bens avait en 1981, écrit un " bel absent " en l'honneur de Raymond Queneau (on le trouve dans ce livre). L'Art de la fuite est un hommage à l’OULIPO et spécialement à Queneau.
Tournons-nous enfin vers le dernier vers de cette dernière variation. Je recopie :
Tard, bien tard, au retour de Gaya, de Jerez ou de Halifax, il comprit enfin que la fuite véritable tient de la complainte populaire : elle ne trouve le terme, prétexte et dénouement qu’au milieu du (…) .
La dernière lettre du nom de Bens est un S. Le dernier vers ne doit pas la contenir. Le dernier mot du poème ,on le devine, est le dernier mot du « sujet » : silence. Il ne peut être mis là que par absence. Une absence qui associe indissolublement le nom de Bens à son silence.
Permettez-moi de trouver ce « final » magnifique.
Jacques Roubaud.





