L'Art de la fuite
XIX - Un bel absent
Un soir lyrique ou un fumeux matin, chacun peut se découvrir une raison de fuir, bonne ou mauvaise : la peur, l'ennui, l'amour de la solitude, le désir d'évasion, le mirage des horizons lointains;
Le hic, c'est qu'une fuite n'est que bien peu couronnée de succès : tel qui croit se délivrer d'un joug douloureux se dirige souvent vers l'hydre trop zélée d'une servitude plus cruelle encore.
L'esprit gaulois ne lui étant point étranger, notre zigue aurait pu dire, à l'instar de Montaigne, qu'il savait bien quoi fuir, mais non pas quoi quérir. Joyeux théorème qui ne lui interdisait pas de plier bagage.
Il trouvait ainsi, dans une retraite tous azimuts, le moyen d'échapper aux bien injustes feux d'un évènement désagréable ou d'une situation sans remède.
Approfondissant certains traités mondialement célèbres, de Grimm à Raymond Q. (le jazzman) notre homme avait expérimenté les différentes formes de départ, cérébrales et corporelles, réfléchies et précipitées.
Il agissait ainsi : quand il distinguait la machination, il partait. Ça pouvait avoir trait au prolos ou aux fictif joyaux d’Oz, il n'accordait aucun puissant attribut, aucun pouvoir magistral à ça.
Il avait donc abandonné un important paquet de fric, pour ne rien dire du violon, de l'aquarelle, du chifu-chemulpo et du logement proche du Raz ou du Ventoux, retenu chaque année de novembre à juin pour un loyer modéré. La nana et le copain en titre —bref : la tribu était en général du déménagement.
ce bens
cause à ses casques cucus
noue ses abaques et ses basques
suce sa banane en séance, sa sauce au beaune dans sa cabane
casse sa banque sans succès
encense sa jeune queue (abuse sa nana nue)
jusqu'à ce que ce bec jaune jacasse :
sans ce beau queneau je ‘eusse joué à ce jeu
Il avait également mis au point treize façons de prendre le large, suivant les lieux, les saisons ou la température de son humeur, depuis la lyrique ( rare, du reste), jusqu'à l'inaperçue, moins par sournoiserie, cette dernière, que par une répugnance à se donner en spectacle.
Vu l’afflux colossal d'abondants discours, jovial, il niait tout sursaut aux garçons du zoo municipal. Ah ! Irritation qui y surgissait alors, ou parfois la distraction — ou, fin du fin, la disparition !
Au début, par peur des lazzis, il croyait juste de s'excuser, par lettre ou par fil des Télécom. Avec le temps, il refusa de s'expliquer à l’égard d'autrui. Il avait compris que chaque exil est affaire privée, qu’il a ses propres causes, ses processus, ses impératifs, et qu'il doit échapper aux yeux peu respectueux.
Tard, bien tard, au retour de Gaya, de Jerez ou de Halifax, il comprit enfin que la fuite véritable tient dans la complainte populaire: elle ne trouve ferme, prétexte et dénouement qu'au beau milieu du (…).
Jacques Bens

