La musique
Par une belle nuit d'été, six siècles avant Jésus-Christ, le Grec Pythagore contemple le ciel pailleté d'étoiles et « entend chanter la musique des sphères ».
Voici une trentaine d'années, des explorateurs français en détresse échouent leurs pirogues sur les rives du Haut-Orénoque, aussitôt bordées d'Indiens hostiles. Les gestes d'apaisement ne passent pas. Il n'y a plus de mots : l'interprète de l'expédition a disparu quelques jours plus tôt dans un rapide. L'ultime ressource : les naufragés blancs passent sur leur magnétophone une musique de Mozart. Et les Jivaros coupeurs de têtes échangent leurs flèches au curare contre de petites flûtes de roseau pour accompagner dans un jam-session qui mérite d'entrer dans l'histoire des voyages cette mélodie étrange venue d'ailleurs. Fin des hostilités.
La musique comme la lumière ou la souffrance n'a pas de patrie. Depuis des millénaires on entend dire qu'elle est la mère de tous les arts.
Dans la tradition chrétienne on parle de la « musique des anges ».
Au temple de Maduraï dans l'Inde du Sud, la déesse de la musique chevauchant un paon avec une impudeur admirable est un joyau d'érotisme paisible.
On pourrait multiplier les exemples.
Cette mère consolatrice a des milliards d'enfants : nous tous.
Tout ce qui est conscient au monde est aussi harpe qui vibre, en majeur ou en mineur, dans l'encens et la pourpre ou dans les cris et le sang.
Cette mère universelle n'accepte pas que ses fils nantis écrasent ses fils déshérités. Elle est plus forte que les écluses que nous avons construites par ignorance et aveuglement pour séparer Bach de Fats Waller, Yahudi Menuhin de Ravi Shankar, le prince du laboureur. C'est la meilleure boussole dans nos vies transitoires et c'est aussi le meilleur apprentissage de la mort.
Cette musique-mère suit chaque battement de chaque cœur jusqu'à la dernière ronde et jusqu'au silence. De tous les remèdes que cette planète bleue où nous vivons nous offre, la musique est le seul à être également partagé. Peu importe qu'on soit de ceux quil la donnent ou de ceux qu'il la reçoivent .
Nicolas Bouvier'Pages 10-11 Dans Le hibou et la baleine-Mini Zoé 2003






