Association Encrier - Poésies

Rencontre avec Apollinaire Rencontre avec Apollinaire : Palais

Écoutez Denis Podalydes

Palais

Vers le palais de Rosemonde au fond du Rêve


Mes rêveuses pensées pieds nus vont en soirée


Le palais don du roi comme un roi nu s’élève


Des chairs fouettées de roses de la roseraie


On voit venir au fond du jardin mes pensées


Qui sourient du concert joué par les grenouilles


Elles ont envie des cyprès grandes quenouilles


Et le soleil miroir des roses s’est brisé


Le stigmate sanglant des mains contre les vitres


Quel archer mal blessé du couchant le troua


La résine qui rend amer le vin de Chypre


Ma bouche aux agapes d’agneau blanc l’éprouva


Sur les genoux pointus du monarque adultère


Sur le mai de son âge et sur son trente et un


Madame Rosemonde roule avec mystère


Ses petits yeux tout ronds pareils aux yeux des Huns


Dame de mes pensées au cul de perle fine


Dont ni perle ni cul n’égale l’orient


Qui donc attendez-vous


De rêveuses pensées en marche à l’Orient


Mes plus belles voisines


Toc toc Entrez dans l’antichambre le jour baisse


La veilleuse dans l’ombre est un bijou d’or cuit


Pendez vos têtes aux patères par les tresses


Le ciel presque nocturne a des lueurs d’aiguilles


On entra dans la salle à manger les narines


Reniflaient une odeur de graisse et de graillon


On eut vingt potages dont trois couleur d’urine


Et le roi prit deux œufs pochés dans du bouillon


Puis les marmitons apportèrent les viandes


Des rôtis de pensées mortes dans mon cerveau


Mes beaux rêves mort-nés en tranches bien saignantes


Et mes souvenirs faisandés en godiveaux


Or ces pensées mortes depuis des millénaires


Avaient le fade goût des grands mammouths gelés


Les os ou songe-creux venaient des ossuaires


En danse macabre aux plis de mon cervelet


Et tous ces mets criaient des choses nonpareilles


Mais nom de Dieu !


Ventre affamé n’a pas d’oreilles


Et les convives mastiquaient à qui mieux mieux


Ah ! nom de Dieu ! qu’ont donc crié ces entrecôtes


Ces grands pâtés ces os à moelle et mirotons


Langues de feu où sont-elles mes pentecôtes


Pour mes pensées de tous pays de tous les temps

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913