Association Encrier - Poésies

Rencontre avec Georges Perros Rencontre avec Georges Perros : Les guerres, n’est-ce pas

LES GUERRES

Les guerres n’est-ce pas


Ça éclate ça mobilise


Ça fait quitter son foyer


Les hommes trouvent normal


D’aller à la guerre


Comme on va aux champignons


Les hommes ne sortiront jamais


De cette ornière


La guerre est un bail à renouveler


La guerre est devenue


La condition de la paix


La révolte de la sérénité.


Tant que les hommes sages


Diront oui


À la guerre


Où on les envoie


Sans qu’ils sachent très bien pourquoi


Tant que les hommes ne diront pas


Non


À ce goût qu’ils ont de l’aventure


Quand elle les rend plus amis


Qu’ils n’auraient jamais osé l’être


Dans la quotidienneté


Tant qu’on tuera des hommes


Comme on tue des puces, des moustiques,

En disant que c’est terrible, ces petites bêtes


De les tuer,


Tant que la passion d’être


Aura partie liée avec le meurtre


Tant qu’il y aura des comédiens


Qui joueront avec talent


Ce qui fut vécu

Ce qui le sera


Mais ce qui ne l’est jamais


Ce qui ne peut l’être


Pendant leur propre, leur pauvre existence


Tant que nous aurons besoin


De nous dédoubler, de nous divertir


D’apprendre avec émotion


Nostalgie


Culpabilité


Que des hommes meurent


Pour des raisons


Qui nous paraissent vraies


Incomparables


Et que nous en parlerons


Avec émotion


Frissons dans le dos


Un whisky-soda s’il vous plaît


Ce sera non.


La guerre entre les hommes


Est peut-être inévitable


Un mauvais rêve du bon Dieu


Tout le troupeau en uniforme


On y court tous comme des lapins


À la guerre.


Nous avons fini par comprendre


Que nous sommes tous colonisés


Que l’homme est une colonie


Apte à la liberté d’être


Qui commence


Par le partage du pain et du vin


Et si personne ne fait ce pain


N’écrase ce raisin


Eh bien nous apprendrons à faire


À écraser, à sulfater, à pétrir


Nous deviendrons des paysans


Ce que nous sommes tous


Malgré la citadinité


Qui nous enveloppe


Comme des saucissons, des momies.


La terre n’en tournera pas moins


Comme une folle


Autour du fou par excellence


De ce sanglant dégoulinant


Qui sait si bien


Nous foutre mal au crâne


Et nous noircir la peau


De cet ivrogne dans l’azur


Qui fait mûrir


Qui fait pourrir


Qui dit le sec et le mouillé


Sur nos fronts partitions striés


Sans la moindre musique à l’intérieur


Rengaine où sanglote la source



Barques sur le dos


Ô nos révoltes grains de sable


Poussière dans le vent fané


Qui nous redira folle course


La joie farouche


Des chevaux du langage


Quand tout était encore tremblant


D’avoir liberté de mourir


Quand tout faisait encore semblant


De l’oublier dans un sourire


Les temps sont venus de la mort


De qui portes-tu le deuil, Terre,


Grosse de tant de cadavres


Que leur innocence a trompés


Mais dont l’âme flotte


En nos rêves


Nous ne pourrons jamais plus vivre


À marcher sur vos jeunes os
À piétiner votre colère


Nous ne pourrons jamais plus rire


Comme il faudrait de bas en haut


La glotte folle,


Avec cet ogre en nos poitrines


Qui nous ronge nous fend la peau


Allez


Car nous serons bientôt ensemble


Dans la bohème du caniveau


Nous fuirons en faisant la planche


Vers d’autres rêves d’autres feux


Autour desquels perdre nos rimes


Qui ne sont plus d’amour


Ni d’aise


Il est fondu, notre métal


Nous nous retrouverons bientôt.

Georges Perros, Poèmes bleus, Poésie/Gallimard, 1962.