Association Encrier - Poésies

Rencontre avec divers poètes Rencontre avec André Frénaud : (1907- 1993) : Dans l'arbre ténébreux

DANS L’ARBRE TÉNÉBREUX

à Eugène Guillevic

Dans l’arbre ténébreux où je suis agité,


la mort qui circule avec la vie


se tient si calme où je suis parmi elle.


Le vent brille alentour. Déjà dans la prairie


sur les touffes et sur les fleurs la rosée disparaît.


Pourquoi ne pas sourire au beau jour qui m’entraîne


dans un monde semblable à moi, violent et rond ?


Animé par l’éveil, peut-être encore je rêve


quand je secoue mes feuilles, un instant hésitant,


à travers la beauté qui me réchauffe et qui me plaît.


Je m’étends dans ma force, j’y ramasse


ramages et parures, je me dresse.


J’entends le grand murmure qui s’enfle et qui s’incline,


qui reprend et m’emplit, je m’enivre de moi.


Les astres sont mes yeux, je joue à m’enchanter.


Je vibre inépuisable au bonheur de l’été.


O bonheur d’être.


Clapotis mordoré, magma de moires

qui bougent au bruit de la lumière


sous le ruissellement de l’azur incessant,


la lune et le soleil mêlés entre les branches,


orné ému par le remuement des oiseaux.`


Pourquoi m’enorgueillir, quelle tendresse vaine


si je ne sais me fondre à l’infini


dans l’étendue où ne pénètre pas mon ombre courte ?


Que puis-je atteindre ici, quel autre je prépare


dans mes graines loin de moi levées, autres pareils ?


Et que m’enseignent à travers les ans qui m’élargissent


les proverbes des racines, la faconde du vent ?


Je ne sais si je m’efforce ou si je suis bercé.


Dans la rumeur, me faut-il reconnaître ma voix ?



Frémissement sinueux, douleur et tempêtes, lent voyage.


Le soir tombe et la nuit s’appesantit, le matin perce.


L’hiver, la sève suspendue, rentré en moi,


je me tiens dans mon bois inerte, au printemps


je gravis l’étagement des ramures, je m’exhausse.


Architecte incertain de ma forme changeante,


je suis là au pouvoir des saisons, immobile.


Les minéraux naïvement sous l’herbe,


avec l’eau dans la terre, passent par moi,


la foudre et le grand gel, les nuages qui crèvent,


tout l’univers ardent à me faire, à me perdre,


qui l’ignore et poursuis. Et à quoi bon


mes feuilles soulevées par le souffle chanteur,


si la mort va et vient partout où je respire ?”


IL N’Y A PAS DE PARADIS , « Où est mon pays » ?