Северные элегии (шестая)
Есть три эпохи у воспоминаний.
И первая-как бы вчерашний день.
Душа под сводом их благословенным,
И тело в их блаженствует тени.
Еще не замер смех, струятся слезы,
Пятно чернил не стерто со стола -
И, как печать на сердце, поцелуй,
Единственный, прощальный, незабвенный...
Но это продолжается недолго...
Уже не свод над головой, а где-то
В глухом предместье дом уединенный,
Где холодно зимой, а летом жарко,
Где есть паук и пыль на всем лежит,
Где истлевают пламенные письма,
Исподтишка меняются портреты,
Куда как на могилу ходят люди,
А возвратившись, моют руки мылом,
И стряхивают беглую слезинку
С усталых век - и тяжело вздыхают...
Но тикают часы, весна сменяет
Одна другую, розовеет небо,
Меняются названья городов,
И нет уже свидетелей событий,
И не с кем плакать, не с кем вспоминать.
И медленно от нас уходят тени,
Которых мы уже не призываем,
Возврат которых был бы страшен нам.
И, раз проснувшись, видим, что забыли
Мы даже путь в тот дом уединенный,
И, задыхаясь от стыда и гнева,
Бежим туда, но (как во сне бывает)
Там все другое: люди, вещи, стены,
И нас никто не знает - мы чужие.
Мы не туда попали... Боже мой!
И вот когда горчайшее приходит:
Мы сознаем, что не могли б вместить
То прошлое в границы нашей жизни,
И нам оно почти что так же чуждо,
Как нашему соседу по квартире,
Что тех, кто умер, мы бы не узнали,
А те, с кем нам разлуку Бог послал,
Прекрасно обошлись без нас - и даже
Всё к лучшему...
Ленинград 1945
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Écoutez JL Marimbert
Sixième élégie
Le souvenir doit parcourir trois étapes
La première est comme le jour d’hier
Sous sa voûte bénie l’âme est heureuse
Et le corps baigne dans son ombre.
Le rire encore n’est pas figé et les larmes coulent .
Sur la table on n’a pas nettoyé la tâche d ‘encre
Et le coeur est serré par un baiser unique
Un adieu inoubliable…
Cela ne dure pas longtemps …
Bientôt ce n’est plus une voûte qui protège leur tête
Mais dans un faubourg désert , une maison loin de tout .
Il y fait trop froid l’hiver , trop chaud l’été ,
Il y a des araignées , de la poussière partout ,
Les lettres passionnées moisissent ,
Les portraits se transforment sournoisement,
Les gens y viennent comme on va sur une tombe ,
Rentrés chez eux ils se lavent les mains avec du savon .
Une petite larme suspendue à leur paupière fatiguée
Ils la font tomber péniblement et poussent des soupirs .
Tic-tac d’horloge , un printemps chasse l’autre ,
Le ciel vire au rose , les villes changent de nom ,
Plus de témoins de ce qui s’est passé ,
Personne avec qui pleurer , avec qui remuer des souvenirs .
Lentement de nous les ombres s’éloignent
Et déjà nous ne nous les rappelons plus
Elles feraient peur si elles revenaient .
Une fois réveillés nous comprenons
Que nous avons oublié le chemin ,
Celui qui mène à cette maison loin de tout .
La honte et la colère nous étouffent ,
Soudain nous y courons , mais comme il arrive en rêve
Tout a changé : les gens , les objets
Les murs , personne ne nous connait plus
Nous voilà étranger , ce n’est pas là que nous devions aller…Mon Dieu!
Alors vient la pire amertume : nous admettons que ce passé
Ne pourrait plus trouver place dans les contours de notre vie :
Il nous est étranger presque autant que notre voisin de palier.
Ceux qui sont morts , nous ne pourrions plus les reconnaître .
Ceux dont Dieu nous a séparé se sont très bien débrouillés sans nous .
Et même tout est pour le mieux ….
Et ce coeur que jamais ne répondra,
Liesse deuil , à ma voix
Tout est fini
Ma chanson se perd dans la nuit vide
Qui ne sait rien de toi
5 février 1945, Leningrad.
L'horizon est en feu ; Cinq poètes russes du XXe siècle-Collection Poésie Gallimard No428
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Autre traduction
La dernière source est la source froide de l'oubli.
La plus douce, celle qui calme l'ardeur de nos cœurs.
A. Pouchkine
Sixième élégie
Le souvenir a trois époques, et l’une
(c’est la première), on dirait que c’est hier.
Sa voûte bienfaisante est un abri
Pour l’âme, et pour le corps son ombre est douce.
Le rire sonne encore, les larmes coulent
Toujours, et le pâté que votre plume
A laissé sur la table est encore là.
Et le baiser unique, inoubliable,
De l’adieu est un sceau sur notre cœur…
Mais tout cela, hélas, ne dure guère…
Et il n’est plus la voûte qui nous couvre,
Mais la maison de banlieue isolée
Où il fait froid l’hiver, et chaud l’été,
Où règnent l’araignée et la poussière,
Où moisissent les lettres enflammées,
Où en cachette on change les portraits,
Où l’on va comme on va sur une tombe
Et, de retour, on se lave les mains,
Et, secouant la larme qui se forme
Sur la paupière, on pousse un long soupir…
Mais le temps passe, et les printemps se suivent,
Le ciel rosit, le nom des villes change,
Et les témoins ne sont plus là. Personne
Pour partager regrets et souvenirs.
Et doucement vont s’éloigner les ombres
Que nous avons cessé de rappeler,
Dont le retour, hélas, nous ferait peur.
Et puis un beau matin nous découvrons
Que nous avons oublié le chemin
Qui mène à cette maison solitaire,
Et haletant de honte et de colère,
Nous y courons, mais (comme dans un rêve)
là-bas tout a changé, les gens, les choses,
Les murs, et il ne reste plus personne
Qui nous connaisse : nous sommes étrangers.
Nous nous trompons d’adresse…
Et c’est alors que vient cela qui est
Le plus amer : nous comprenons soudain
Que ce passé, que nous ne saurions plus
À présent faire entrer dans les limites
De notre vie, nous est plus étranger
Qu’au voisin de palier : ceux qui sont morts
Nous ne pourrions les reconnaître, et ceux
Dont il a plu à Dieu de nous couper
Se sont fort bien passés de nous, et même
Que tout est pour le mieux…
Anna Akhmatova-D’autres astres, plus loin, épars, poètes européens du XXe siècle choisis par Philippe Jaccottet, Anthologie. La Dogana, Genève, 2005, p. 139.

