Association Encrier - Poésies

Rencontre avec divers poètes Rencontre avec Anna Akhmatova : Sixième élégie

Северные элегии (шестая) 

Есть три эпохи у воспоминаний.

И первая-как бы вчерашний день.

Душа под сводом их благословенным,

И тело в их блаженствует тени.

Еще не замер смех, струятся слезы,

Пятно чернил не стерто со стола -

И, как печать на сердце, поцелуй,

Единственный, прощальный, незабвенный...

Но это продолжается недолго...

Уже не свод над головой, а где-то

В глухом предместье дом уединенный,

Где холодно зимой, а летом жарко,

Где есть паук и пыль на всем лежит,

Где истлевают пламенные письма,

Исподтишка меняются портреты,

Куда как на могилу ходят люди,

А возвратившись, моют руки мылом,

И стряхивают беглую слезинку

С усталых век - и тяжело вздыхают...

Но тикают часы, весна сменяет

Одна другую, розовеет небо,

Меняются названья городов,

И нет уже свидетелей событий,

И не с кем плакать, не с кем вспоминать.

И медленно от нас уходят тени,

Которых мы уже не призываем,

Возврат которых был бы страшен нам.

И, раз проснувшись, видим, что забыли

Мы даже путь в тот дом уединенный,

И, задыхаясь от стыда и гнева,

Бежим туда, но (как во сне бывает)

Там все другое: люди, вещи, стены,

И нас никто не знает - мы чужие.

Мы не туда попали... Боже мой!

И вот когда горчайшее приходит:

Мы сознаем, что не могли б вместить

То прошлое в границы нашей жизни,

И нам оно почти что так же чуждо,

Как нашему соседу по квартире,

Что тех, кто умер, мы бы не узнали,

А те, с кем нам разлуку Бог послал,

Прекрасно обошлись без нас - и даже

Всё к лучшему...

                              Ленинград 1945

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Écoutez JL Marimbert

Sixième élégie

Le souvenir doit parcourir trois étapes

La première est comme le jour d’hier

Sous sa voûte bénie l’âme est heureuse

Et le corps baigne dans son ombre.

Le rire encore n’est pas figé et les larmes coulent .

Sur la table on n’a pas nettoyé la tâche d ‘encre

Et le coeur est serré par un baiser unique

Un adieu inoubliable…

Cela ne dure pas longtemps …

Bientôt ce n’est plus une voûte qui protège leur tête

Mais dans un faubourg désert , une maison loin de tout .

Il y fait trop froid l’hiver , trop chaud l’été ,

Il y a des araignées , de la poussière partout ,

Les lettres passionnées moisissent ,

Les portraits se transforment sournoisement,

Les gens y viennent comme on va sur une tombe ,

Rentrés chez eux ils se lavent les mains avec du savon .

Une petite larme suspendue à leur paupière fatiguée

Ils la font tomber péniblement et poussent des soupirs .

Tic-tac d’horloge , un printemps chasse l’autre ,

Le ciel vire au rose , les villes changent de nom ,

Plus de témoins de ce qui s’est passé ,

Personne avec qui pleurer , avec qui remuer des souvenirs .

Lentement de nous les ombres s’éloignent

Et déjà nous ne nous les rappelons plus

Elles feraient peur si elles revenaient .

Une fois réveillés nous comprenons

Que nous avons oublié le chemin ,

Celui qui mène à cette maison loin de tout .

La honte et la colère nous étouffent ,

Soudain nous y courons , mais comme il arrive en rêve

Tout a changé : les gens , les objets

Les murs , personne ne nous connait plus

Nous voilà étranger , ce n’est pas là que nous devions aller…Mon Dieu!

Alors vient la pire amertume : nous admettons que ce passé

Ne pourrait plus trouver place dans les contours de notre vie :

Il nous est étranger presque autant que notre voisin de palier.

Ceux qui sont morts , nous ne pourrions plus les reconnaître .

Ceux dont Dieu nous a séparé se sont très bien débrouillés sans nous .

Et même tout est pour le mieux ….

Et ce coeur que jamais ne répondra,

Liesse deuil , à ma voix

Tout est fini

Ma chanson se perd dans la nuit vide

Qui ne sait rien de toi

5 février 1945, Leningrad.

L'horizon est en feu ; Cinq poètes russes du XXe siècle-Collection Poésie Gallimard No428

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Autre traduction

La dernière source est la source froide de l'oubli.

La plus douce, celle qui calme l'ardeur de nos cœurs.

A. Pouchkine

Sixième élégie

Le souvenir a trois époques, et l’une

(c’est la première), on dirait que c’est hier.

Sa voûte bienfaisante est un abri

Pour l’âme, et pour le corps son ombre est douce.

Le rire sonne encore, les larmes coulent

Toujours, et le pâté que votre plume

A laissé sur la table est encore là.

Et le baiser unique, inoubliable,

De l’adieu est un sceau sur notre cœur…

Mais tout cela, hélas, ne dure guère…

Et il n’est plus la voûte qui nous couvre,

Mais la maison de banlieue isolée

Où il fait froid l’hiver, et chaud l’été,

Où règnent l’araignée et la poussière,

Où moisissent les lettres enflammées,

Où en cachette on change les portraits,

Où l’on va comme on va sur une tombe

Et, de retour, on se lave les mains,

Et, secouant la larme qui se forme

Sur la paupière, on pousse un long soupir…

Mais le temps passe, et les printemps se suivent,

Le ciel rosit, le nom des villes change,

Et les témoins ne sont plus là. Personne

Pour partager regrets et souvenirs.

Et doucement vont s’éloigner les ombres

Que nous avons cessé de rappeler,

Dont le retour, hélas, nous ferait peur.

Et puis un beau matin nous découvrons

Que nous avons oublié le chemin

Qui mène à cette maison solitaire,

Et haletant de honte et de colère,

Nous y courons, mais (comme dans un rêve)

là-bas tout a changé, les gens, les choses,

Les murs, et il ne reste plus personne

Qui nous connaisse : nous sommes étrangers.

Nous nous trompons d’adresse…

Et c’est alors que vient cela qui est

Le plus amer : nous comprenons soudain

Que ce passé, que nous ne saurions plus

À présent faire entrer dans les limites

De notre vie, nous est plus étranger

Qu’au voisin de palier : ceux qui sont morts

Nous ne pourrions les reconnaître, et ceux

Dont il a plu à Dieu de nous couper

Se sont fort bien passés de nous, et même

Que tout est pour le mieux…

Anna Akhmatova-D’autres astres, plus loin, épars, poètes européens du XXe siècle choisis par Philippe Jaccottet, Anthologie. La Dogana, Genève, 2005, p. 139.