Note de Pessoa à propos de ce poème ,note publiée en 1960 pour le première fois :
….. J’ai construit en moi divers personnages distincts entre eux et de moi-même , personnages auxquels j’ai attribué des poèmes divers qui ne sont pas ceux que , étant donné mes sentiments et mes idées , j’écrirais .
C’est ainsi que doivent être considérés ces poèmes de Caiero , ceux de Ricardo Reis et ceux d’Alvaro de Campos . Il ne faut pas chercher en aucun d’eux des idées ou des sentiments qui soient miens , car beaucoup d’entre eux expriment des idées que je n’accepte pas , des sentiments que je n’ai jamais éprouvés ? Il n’est que de les lire tels qu’ils sont , ce qui est d’ailleurs la vraie façon de les lire .
Un exemple : j’ai écrit avec un haut-le-corps de répugnance le huitième poème du Gardeur de troupeaux , avec son blasphème puéril et son antispiritualisme absolu . Dans mon être propre , et apparemment réel , avec lequel je vis socialement et objectivement , je n’ai jamais recours au blasphème , et je ne suis pas antispiritualiste. Alberto Caiero , toutefois , tel que je l’ai conçu , est ainsi ; c’est ainsi qu’il doit donc écrire , que je le veuille ou non . Me dénier le droit d’en user ainsi , ce serait la même chose que de dénier à Shakespeare le droit de donner expression à l’âme de Lady Macbeth , sous prétexte que lui , poète , n’était ni une femme , ni , autant qu’on le sache , un hystéro- épileptique …
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Le gardeur de troupeau - VIII
Un beau midi de fin de printemps
Je fis un rêve tel une photographie.
Je vis Jésus-Christ descendre sur terre.
Il arriva par les coteaux d'un mont
Redevenu petit garçon,
Courant et cabriolant dans l'herbe
Et arrachant des fleurs pour les jeter aussitôt
Et riant de façon à être entendu de loin.
Il s'était échappé du ciel.
Il était trop des nôtres pour se travestir
En deuxième personne de la Trinité.
Au ciel tout, oui, tout était faux, tout était en désaccord
Avec fleurs, arbres et pierres.
Au ciel il lui fallait toujours maintenir son sérieux
Et de temps en temps redevenir homme
Et monter sur la croix, et rester toujours à mourir
Avec une couronne tout hérissée d'épines
Et les pieds embrochés par un clou à large tête,
Sans oublier une guenille autour de la taille
Comme les nègres sur les illustrations.
On ne lui permettait même pas d'avoir père et mère
Comme les autres enfants.
Son père était deux personnes --
Un vieux appelé Joseph, qui était charpentier,
Et qui n'était pas son père ;
Et l'autre père était une colombe stupide,
L'unique colombe moche de ce monde
Parce qu'elle n'était pas de ce monde et qu'elle n'était pas une colombe.
Et sa mère n'avait pas aimé avant de l'avoir.
Elle n'était pas une femme : elle était une valise
Dans laquelle il était venu du ciel.
Et on voudrait que lui, qui n'était né que de sa mère,
Et n'avait jamais eu un père à aimer avec respect,
Prêchât la bonté et la justice !
Un jour que Dieu dormait à poings fermés
Et que l'Esprit-Saint avait pris son vol pour se promener,
Il s'en fut à la boîte aux miracles et en déroba trois.
Avec le premier il fit que nul ne sût qu'il s'était échappé.
Avec le deuxième il se créa éternellement humain et petit garçon.
Avec le troisième il créa un Christ éternellement en croix
Et le laissa cloué sur la croix qui se trouve au ciel
Et sert de modèle aux autres.
Puis il s'enfuit vers le soleil
Et descendit sur le premier rayon qu'il put emprunter.
Aujourd'hui il vit dans mon village en ma compagnie.
C'est un enfant au joli rire et naturel.
Il s'essuie le nez avec le bras droit,
Patauge dans les flaques d'eau,
Cueille les fleurs et les cajole et les oublie.
Il lance des pierres aux ânes,
Vole les fruits des vergers
Et fuit en pleurant et criant devant les chiens.
Et, parce qu'il sait qu'elles n'aiment pas ça
Et que tout le monde trouve ça drôle,
Il court derrière les filles
Qui vont en groupes sur les routes,
Les cruches sur la tête,
Et il leur soulève les jupons.
Moi, il m'a tout appris.
Il m'a appris à regarder les choses.
Il me signale toutes les choses qu'il y a dans les fleurs.
Il me montre comme les pierres sont amusantes
Quand on les tient dans la main
Et qu'on les regarde lentement.
Il me dit bien du mal de Dieu…
Il dit que c'est un vieux stupide et malade,
Qui ne cesse de cracher par terre
Et de dire des grossièretés.
La Vierge Marie occupe les soirées de l'éternité à tricoter des chaussettes.
Et l'Esprit-saint se gratte du bec
Et se juche sur les chaises pour les souiller.
Tout au ciel est stupide comme l'Eglise Catholique.
Il me dit que Dieu ne comprend rien
Aux choses qu'il a créées --
" Si tant est qu'il les ait créées, ce dont je doute " --.
" Il dit, par exemple, que les êtres chantent sa gloire,
Mais les êtres ne chantent rien du tout.
S'ils chantaient ils seraient des chanteurs.
Les êtres existent, un point c'est tout,
Et c'est pourquoi ils s'appellent des êtres."
Après quoi, fatigué de dire du mal de Dieu,
L'enfant Jésus s'endort dans mes bras
Et je le prends dans mes bras et le ramène à la maison.
Il habite avec moi dans ma maison à flanc de colline.
Il est l'Enfant Eternel, le dieu qui manquait.
Il est l'humain qui est naturel,
Il est le divin qui sourit et qui joue.
Et c'est pourquoi je sais sans le moindre doute
Qu'il est l'Enfant Jésus véritable.
Et l'enfant à ce point humain qu'il en est divin
C'est cette vie quotidienne de poète, la mienne,
Et c'est parce que toujours il m'accompagne que je suis poète toujours,
Et que mon regard le plus bref
Me comble de sensation,
Et que le son le plus infime, d'où qu'il vienne,
Semble converser avec moi.
L'Enfant Nouveau qui habite où je vis
Me tend une main à moi
Et l'autre à tout ce qui existe
Et ainsi nous allons tous trois par le chemin qui se présente,
Sautant et chantant et riant
Et savourant notre secret commun
Qui est que nous savons en tout lieu
Qu'il n'y a pas de mystère en ce monde
Et que tout vaut la peine.
L'Enfant Eternel m'accompagne toujours.
La direction de mon regard c'est son doigt qui désigne.
Mon ouïe joyeusement attentive à tous les bruits
Ce sont les chatouilles qu'il me fait, pour jouer, dans les oreilles.
Nous nous entendons si bien l'un l'autre
Dans la compagnie de toute chose
Que nous ne pensons jamais l'un à l'autre,
Mais nous vivons ensemble et deux
Selon un accord intime
Telles la main droite et la gauche.
A la tombée de la nuit nous jouons aux osselets
Sur le seuil de la porte d'entrée.
Graves comme il sied à un dieu et à un poète,
Et comme si chaque osselet
Etait un univers
Et que pour cela ce soit un danger pour lui
Que de le laisser tomber par terre.
Après quoi je lui raconte des histoires purement humaines,
Et lui il en sourit, parce que tout est incroyable.
Il rit des rois et de ceux qui ne sont pas rois,
Et il se désole d'entendre parler des guerres,
Des commerces, et des navires
Qui se font fumée dans l'air des hautes mers.
Parce qu'il sait que tout cela manque à la vérité
Qu'une fleur détient quand elle fleurit
Et qui avec la lumière du soleil vient
Modifier les montagnes et les vallées
Et pousser les murs blanchis à la chaux à faire mal aux yeux.
Après quoi il s'endort et je le couche.
Je le prends dans mes bras jusque dans la maison
Et je le couche, en le déshabillant lentement
Et comme en suivant un rituel très limpide
Et tout maternel jusqu'à ce qu'il soit nu.
Il dort au-dedans de mon âme
Et parfois il se réveille la nuit
Et joue avec mes rêves.
Il met les uns cul par-dessus tête,
Entasse les autres les uns sur les autres
Et bat des mains tout seul
En souriant à mon sommeil.
Quand je mourrai, fiston,
Que ce soit moi, l'enfant, le plus petit.
Et toi, prends-moi dans tes bras
Et emmène-moi au-dedans de chez toi.
Déshabille mon être humain et fatigué
Et couche-moi dans ton lit.
Et raconte-moi des histoires, au cas où je me réveillerais,
Pour que je puisse me rendormir.
Et donne-moi des rêves à toi pour que j'en joue
Jusqu'à ce que naisse un jour
De toi seul connu.
Voilà l'histoire de mon Enfant Jésus.
Pour quelle raison compréhensible
Ne devrait-elle pas être plus vraie
Que tout ce que les philosophes pensent
et tout ce que les religions enseignent ?
Traducteurs :Points_1989 : Chandeigne, Quillier & Camara Manuel Gallimard_1960 : Armand Guibert__



