Encrier 87

Textes de la 7° semaine de confinement Texte de Martine G. du 27 avril

Chaque soir, à 20h15, sa voisine fermait les volets, clôturant ainsi, semblait-il, une journée parfaitement rythmée. 7h, ouverture de la porte de la cuisine et dépôt sur les dalles de pierre de trois gamelles pour les trois chats arrivés peu avant on ne sait d’où et ayant attendu patiemment l’ouverture de la porte. Tenue : longue robe de chambre en poils de chameau, sorte de turban, gants. Retour à l’intérieur. 10h30, départ par la porte de devant pour les courses au centre-ville, à cinq cents mètres du pavillon. Manteau de laine noire à gros boutons, bas gris, trotteurs, chapeau noir à épingle de nacre, gants, cabas. Retour avant midi et disparition à l’intérieur jusque 16h. Réouverture de la porte de la cuisine et jardinage en blouse et gants jusqu’à 18h. Retour à l’intérieur. 20h15 : fermeture des volets.

Voilà, c’est ainsi que Marie-Laure, mon amie infirmière à domicile partie vivre dans la banlieue pavillonnaire de Dreux tandis que j’étais restée dans mon immeuble du Centre, m’expliqua, un dimanche où elle était revenue me voir, la vie de sa voisine. Une vie qui l’intriguait mais l’inquiétait aussi, sans qu’elle sache pourquoi. « Déformation professionnelle, lui dis-je, l’infirmière au grand coeur que tu es se demande toujours si tout va bien. Mais qu’y a-t-il là d’extraordinaire ? C’est une vie de femme âgée avec une garde-robe des années cinquante, voilà tout. Rangée, rythmée, assez solitaire sans doute...

-Pas entièrement, m’interrompit-elle, un homme d’une cinquantaine d’années vient la voir toutes les trois semaines le dimanche. En voiture. Il arrive vers trois heures avec une sorte de grand carton à la main, et repart avant la sortie quotidienne au jardin.

-Un fils ?

-Un fils l’accompagnerait et l’aiderait au moins un moment au jardin, non ? Et tu ne trouves pas étrange qu’elle porte des gants continuellement ? D’autre part, j’ai oublié de te le dire, il y a une lumière qui reste allumée chez elle à l’étage toute la nuit, faible mais visible quand même depuis ma chambre.

-Comment sais-tu qu’elle reste allumée toute la nuit ?

-Parce que, quelle que soit l’heure à laquelle je me réveille, je la vois.

-Pourquoi ne lui parles-tu pas ? Entre voisins, on parle, non, on se salue au moins…

-Oui, on se salue. Mais elle me fait toujours un signe de tête si rapide quand nous nous voyons que je n’ose lui parler même du temps qu’il fait… Non, tu sais, il y a des voisins qui vous embêtent mais elle, vois-tu, ne m’embête pas assez…

Je me moquai un peu de cette conclusion mais je voyais que Marie-Laure s’inquiétait et fus plutôt soulagée, malgré le drame, quand bientôt toutes ces petites énigmes, gants, lumière, homme au carton, trouvèrent leur explication.

Quinze jours après sa visite en effet, et alors que les habitudes quotidiennes de sa voisine étaient restées identiques, mon amie vit l’homme au carton arriver en voiture, entrer dans la maison et en ressortir très vite quelques minutes après pour accueillir, moins d’un quart d’heure plus tard, une ambulance sirène hurlante. Encore un quart d’heure et elle vit l’ambulance repartir avec sa voisine sur un brancard, l’homme au carton suivant dans sa voiture à lui.

Et c’est le lendemain, au téléphone, qu’elle me lut l’article du quotidien de Dreux relatant ce qui s’était passé. « Une grande artiste, Claude Fabrège, aquarelliste renommée, est morte dans la nuit d’hier à son domicile. Vivant retirée dans un pavillon de banlieue depuis des années et refusant de participer à une quelconque manifestation à l’extérieur, elle peignait toutes les nuits d’étranges et profondes aquarelles suggérant des mondes aquatiques. Mers, étangs, reflets de cieux dans des flaques de trottoirs mouillés… un monde d’eau et de lumière. Son galeriste, Hector Vereren, fut le seul à qui elle permit de venir régulièrement voir et emporter ses œuvres, et il nous a dit préparer déjà une rétrospective pour l’automne prochain. D’ici là d’autres articles, dans ce journal, parleront de l’oeuvre de cette grande artiste. »

La vieille femme au chapeau à l’épingle de nacre était donc une grande artiste qui, sans doute, cachait sous ses gants des mains simplement trop tâchées ou abîmées par la peinture. Quant à Marie-Laure, je fus obligée de constater qu’une fois de plus son intuition avait parlé. Quelque chose allait briser le rythme.

Commentaires 1

  • anonyme

    Lire , relire cette histoire en se levant , en se couchant me fait l'effet d'une tisane , douce à la langue et au coeur dans cette traversée difficile .
    Je rêve de rencontrer des amies ressemblant à ces deux personnes , à la fois présentes aux autres et tellement discrètes. Quel beau portrait aussi de l'artiste !
    Si tu ne te lasses pas Martine, offre -nous encore de tels cadeaux !

    anonyme

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