Encrier 87

Textes de la 5° semaine de confinement Texte de Fabienne du 13 avril : Histoire

- On a retrouvé son corps ici.

- C’était une sortie de route ? Où est la voiture ?

- La voiture est à vingt mètres en arrière. Donc c’est pas une sortie de route, elle était à pied.

- On sait d’où elle venait ?

- Le dernier qui l’a vue vivante, c’est un gars qui rentrait du bal...

- Y a encore des bals ?!

- Ben oui, tu connais pas le bal trad à Jojo ?

- Mais le corps. Il est où le corps ?

- Là. Il était là.

- Et ça, c’est quoi ?

- Ses chaussures

- Les chaussures du corps ?

- Ben oui

- Et le corps ?

- On sait pas. Il est plus là…


Premier témoin, jour de la découverte du corps

« Il faisait encore clair. Le dernier soleil du soir. Des nuages descendaient, noirs comme du fusain. Elle était sur le trottoir, de l’autre côté de la rue. Elle ne devait pas être au bal, non. Je l’aurais vue. Impossible de ne pas la voir. Parce que son corps avait un mouvement particulier. Comme si il y avait un truc trop libre à l’intérieur. Vous ne voyez pas ce que je veux dire ? »


Un jour après la disparition du corps, dans un bar, très loin d’ici

«Ses vêtements n’avaient pas de vraie couleur. Comme si on ne voyait que le corps à l’intérieur. Elle assise là, à cette table. Immobile, mais pas vraiment. Comme si quelque chose bougeait à l’intérieur d’elle. Comment dire, un truc trop libre. Elle est restée longtemps. Et puis elle a posé un euro cinquante près de sa tasse. Pour le café. Et elle est partie. C’est là que j’ai vu qu’elle était pieds nus. »




Très longtemps après la disparition du corps, quelque part, devant un groupe de touristes

« Regardez les angles de ce monument, ce sont les symboles des angles de la vie. Les angles qui dépassent, qui empêchent la vie de tourner en rond tranquillement. Pendant des siècles leurs habitants ont tenté de les gommer. Un matin, ils ont vu apparaître sur chacun de ces angles des lions à genoux, rangés en ordre de bataille. Un enfant a crié. Aussitôt une silhouette a surgi au milieu d’eux. C’était presque une femme, un mouvement plutôt. Un mouvement très libre. Elle marchait pieds nus, traînant des chiffons usés. Après son passage, des nuages noirs comme du fusain sont descendus. Ils laissaient passer encore quelques rayons de soleil, mais cela ressemblait au dernier soleil du soir. Les visages tournés vers elle étaient livides. Puis elle a disparu. »


Une petite fille sur un cheval de bois, et sa grand-mère qui lui raconte une histoire

« … on dit que depuis ce jour-là les habitants de ce pays ne craignent plus les aspérités, les défauts, les erreurs, ils ont fait de leurs gommes un immense tapis multicolore et ils y marchent pieds nus »

Commentaires 2

  • frédérique brard

    Fabienne,
    Ces textes sont beaux d'ourlets, de rappels musicaux, d'ondes de ricochets.
    Quel magnifique ouvrage que ces tissages!
    MERCI
    Frédérique

    frédérique brard

  • Alex

    Merci Fabienne, ce mouvement intérieur va nu pied me touche profondément, j'aimerais aller au pays du doux tapis de gommes.

    Alex

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.