Association Encrier - Poésies

Rencontre avec Érik Satie Rencontre avec Érik Satie : L'intelligence et la musicalité chez les animaux (extrait de La mémoire d'un amnésique)

Écoutez Olivier Alain Christie

L’intelligence des animaux est au-dessus de toute négation. Mais que fait l’homme pour améliorer l’état mental de ces concitoyens résignés ? Il leur offre une instruction médiocre, espacée, incomplète, telle qu’un enfant n’en voudrait pas pour lui-même : et il aurait raison, le cher petit être. Cette instruction consiste surtout à développer l’instinct de cruauté et de vice qui existe ataviquement chez les individus. Il n’est jamais question, dans les programmes de cet enseignement, ni d’art, ni de littérature, ni de sciences naturelles, morales, ou d’autres matières. Les pigeons voyageurs ne sont nullement préparés, à leur mission, par un usage de la géographie ; les poissons sont tenus à l’écart de l’étude de l’océanographie ; les bœufs, les moutons, les veaux ignorent tout de l’agencement raisonné d’un abattoir moderne, et ne savent pas quel est leur rôle nutritif dans la société que s’est constituée l’homme.

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Peu d’animaux bénéficient de l’instruction humaine. Le chien, le mulet, le cheval, l’âne, le perroquet, le merle et quelques autres, sont les seuls animaux qui reçoivent un semblant d’instruction. Encore, est-ce plutôt de l’éducation qu’autre chose. Comparez, je vous prie, cette instruction à celle donnée par les universités à un jeune bachelier humain, et vous voyez qu’elle est nulle et qu’elle ne peut étendre ni faciliter les connaissances que l’animal aura pu acquérir par ses travaux, par son assiduité à ceux-ci. Mais, musicalement ? Des chevaux ont appris à danser ; des araignées se sont tenues sous un piano pendant toute la durée d’un long concert, concert organisé pour elles par un maître respecté du clavier. Et après ? Rien. Par-ci, par-là, on nous entretient de la musicalité du sansonnet, de la mémoire mélodique du corbeau, de l’ingéniosité harmonique du hibou qui s’accompagne en se tapant sur le ventre, moyen purement artificiel et de mince polyphonie.

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Quant au rossignol, toujours cité, son savoir musical fait hausser les épaules au plus ignorant de ses auditeurs. Non seulement sa voix n’est pas posée, mais il n’a aucune connaissance ni des clefs, ni de la tonalité, ni de la modalité, ni de la mesure. Peut-être est-il doué ? C’est possible ; c’est même certain. Mais on peut affirmer que sa culture artistique n’égale pas ses dons naturels, et que cette voix, dont il se montre si orgueilleux, n’est qu’un instrument très inférieur et inutile en soi.

Erik Satie

Mémoires d’un amnésique

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