Association Encrier - Poésies

Rencontre avec Irène Aïtoff Rencontre avec Albert Glatigny (1831-1873) : Maigre vertu

Écoutez Irène Aïtoff

MAIGRE VERTU

  Elle a dix-huit ans et pas de poitrine,

Sa robe est très-close et monte au menton,

Rien n’en a gonflé la chaste lustrine,

Elle est droite ainsi qu’on rêve un bâton.


  Son épaule maigre a des courbes folles

Qui feraient l’orgueil des angles brisés ;

Ses dents, en fureur dans leurs alvéoles,

Semblent dire : Arrière !... au chœur des baisers.


  Ses yeux sont gris trouble, et des sourcils rares

Ombrent tristement un front bas et plat

Qu’oppriment encor des bandeaux bizarres

De petits cheveux châtains sans éclat.


  Heureux qui fera tomber les ceintures

De cette angélique enfant ! Ô trésor,

Qui fait des sirops et des confitures

Telles que jamais on n’en fit encor !


  Ça n’a pas de cœur ! — La moindre fadaise

La fait aussitôt rougir jusqu’aux yeux,

Et de sa figure atone et niaise

Rien n’a déridé l’aspect soucieux.


  Sa mère en est fière et se voit revivre

Dans ce mannequin rebutant et sec,

Dans ce long profil aux reflets de cuivre

Fait pour maintenir l’Amour en échec.


  Et ça doit pourtant se changer en femme !

J’ignore au moyen de quel talisman ;

Mais on chantera son épithalame,

Un baby rosé lui dira : « Maman ! »


  Qui donc remplira ce devoir austère ?

Ne cherchons pas loin. Dieu, dans sa bonté,

A créé pour elle un jeune notaire,

Homme sérieux, de blanc cravaté,


  Et tous deux feront d’autres jeunes filles

Aux regards sans flamme, aux coudes pointus,

Pour qu’on voie encore au sein des familles

Fleurir le rosier des maigres vertus.

Les flèches d'or 1864

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