Association Encrier - Poésies

Rencontre avec Pessoa Rencontre avec Alvaro de Campos-Pessoa : Passage d'heures (suite )

Je croise les bras sur la table, je pose la tête entre les bras,

il faudrait vouloir pleurer, mais je ne sais pas provoquer les larmes...

J'ai beau m'efforcer à m'apitoyer sur moi-même, je ne pleure pas,

j'ai l'âme lezardée sous l'index ployé qui la touche...

Qu'adviendra-t'il de moi? qu'adviendra-t'il de moi?

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On a chassé le bouffon du palais à coups de fouet, sans raison,

on a fait lever le mendiant de la marche où il était tombé.

On a battu l'enfant abandonné, on lui a arraché le pain des mains.

Oh, douleur immense du monde, où l'action se dérobe...

Si décadent, si décadent, si décadent...

Je ne suis bien que lorsque j'entends de la musique - et encore...

Jardins du dix-huitième siècle avant 89,

où êtes-vous, moi qui m'importe comment voudrais pleurer?

Tel un baume qui ne réconforte que par l'idée que c'est un baume,

Le soir d'aujourd'hui et de tous les jours, peu à peu, monotone, tombe.

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On a allumé les lumières, la nuit tombe, la vie se métamorphose,

N’importe comment il faut continuer à vivre.

Mon âme brûle comme si c'était une main, physiquement.

Je me cogne à tous les passants sur le chemin.

Ma propriété de campagne,

dire qu'il est entre toi et moi moins qu'un train, qu'une diligence et que la décision de partir,

si bien que je reste sur place, je reste... Je suis celui qui veut toujours partir

et qui toujours reste, toujours reste, toujours reste ,toujours reste—

jusqu'à la mort physique il reste, même s'il part, il reste, reste, reste...

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Rends-moi humain, ô nuit, rends-moi fraternel et empressé,

ce n'est que de façon humanitaire qu'on peut vivre.

Ce n'est qu'en aimant les hommes, les actions, la banalité des travaux,

ce n'est qu'ainsi - pauvre de moi! - ce n'est qu'ainsi que l'on peut vivre.

Ce n'est qu'ainsi, ô nuit, et moi qui jamais ne pourrai vivre dans ce style!

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J'ai tout vu et de tout je me suis émerveillé,

mais ce tout ou bien fut en excès ou bien ne suffit pas, je ne saurais le dire --- et j'ai souffert.

J'ai vécu toutes les émotions, toutes les pensées, tous les gestes,

et il m'en est resté une tristesse comme si j'avais voulu les vivre sans y parvenir.

J'ai aimé et haï comme tout le monde,

mais pour tout le monde cela a été normal et instinctif, et pour moi

ce fut toujours l'exception, le choc, la soupape, le spasme.

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Viens ô nuit, apaise-moi, et noie mon être en tes eaux.

Affectueuse de l'Au-Delà, maitresse du deuil infini,

douleur externe de la Terre, pleur silencieux du monde.

Mère suave et antique des émotions non démonstratives, soeur aînée, vierge et triste aux pensées décousues,

fiancée dans l'éternelle attente de nos desseins inachevés, avec la direction constamment abandonnée de notre destin,

notre incertitude païenne sans joie,

notre faiblesse chrétienne sans foi,

notre bouddhisme inerte, sans amour pour les choses et sans extases,

notre fièvre, notre pâleur, notre impatience de faibles,

notre vie, ô mère, notre vie perdue...

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Je ne sais pas sentir, je ne sais pas être humain, vivre en bonne intelligence

au sein de mon âme triste avec les hommes mes frères sur la terre.

Je ne sais pas être utile fut-ce dans mes sensations, être pratique, être quotidien, net,

avoir un poste dans la vie, avoir un destin parmi les hommes,

avoir une oeuvre, une force, une envie, un jardin,

une raison de me reposer, un besoin de me distraire,

une chose qui me vienne directement de la nature.

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Pour cette raison sois-moi maternelle, ô nuit tranquille...

Toi qui ravis le monde au monde, toi qui es la paix,

toi qui n'existes pas, qui n'es que l'absence de la lumière,

toi qui n'es pas une chose, un lieu, une essence, une vie,

Pénélope à sa toile, demain défaite, de ton obscurité,

Circé irréelle des fébriles, des angoissés sans cause,

viens à moi, ô nuit, sois fraîcheur et soulagement.

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Toi, dont la venue est si douce qu'elle parait un éloignement,

dont le flux et le reflux de ténèbres, quand la lune respire doucement,

ont des vagues de tendresse morte, un froid de mers de songe,

des brises de paysages irréels pour l'excès de notre angoisse...

Toi, et ta paleur, toi, plaintive, toi, toute liquidité,

arôme de mort parmi les fleurs, haleine de fièvre sur les bords,

toi, reine, toi, châtelaine, toi, femme pâle, viens...

(Traduction de Armand Guibert-Poésie Gallimard p.176-179)

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