Association Encrier - Poésies

Rencontres avec des textes d'auteurs Rencontre avec Annie Le Brun : Extraits de Appel d'air : Propos sur la Poésie

Je ne crois pas inutile d'insister sur cette désertion intérieure de la poésie par la poésie, celle-ci ne laissant plus alors apparaître que la révolte qui l’habite. Et autant cette révolte ne peut jamais se confondre avec les célébrations dévotes de la poésie engagée, autant c'est elle qui ramène alors en avis de tempête l'irréductible violence de Je ne mange pas de ce pain la de Benjamin Péret par exemple ou du poème contre Staline qui coûta la vie à Mandelstam.

……..

J'ai beau considérer notre paysage, je n'y vois pas la moindre trace de cette émotion que Saint-Pol-Roux disait être « le sillon du vrai » , je n'y vois pas le moindre signe de « cette émotion appelée poésie « sur laquelle Pierre Reverdy n'a cessé d'insister .

ET POUR QU'ON NE S’ESSAIE PLUS À CONFONDRE CETTE ÉMOTION ( OU ENCORE CETTE FAÇON DE VIBRER AU MONDE QUI FAIT VIBRER LE MONDE ) AVEC LA SENTIMENTALITÉ DONT ELLE EST LA NÉGATION FAROUCHE, JE RAPPELLERAI LE PARCOURS OUBLIÉ D'OSSIP MANDELSTAM, AUSSI NET QUE LA RAYURE DU DIAMANT SUR LA VITRE DU TEMPS .

JE RAPPELLERAI AUSSI L'IMPRESSIONNANT VOYAGE DE SA FEMME NADEJDA QUI AURA DOUBLÉ, PROLONGÉ SON TRAVAIL POÉTIQUE EN AVANÇANT SEULE , À REBOURS , CONTRE LE NON-SENS DE L'HISTOIRE , POUR TÉMOIGNER DE LA SUBVERSION LYRIQUE À L'ÉTAT PUR , VINGT ANNÉES DURANT APRÈS LA DISPARITION DE CELUI QUE STALINE ENVOYA LE 1ER MAI 1938 MOURIR EN SIBÉRIE. MANDELSTAM, NOUS DIT-ELLE, « N'EN DÉMORDAIT PAS : SI ON TUAIT DES GENS À CAUSE DE LA POÉSIE , C'EST QU'ON LA RESPECTAIT ET QU'ON L'HONORAIT , QU’ON LA CRAIGNAIT ET QU'ELLE REPRÉSENTAIT UNE FORCE » .(1)

Suis-je impressionnable mais je conçois mal au milieu d'une époque semblant préoccupée de l'essence de la poésie au point de reposer périodiquement après Heidegger la fameuse question de Hölderlin: « Pourquoi des poètes dans un temps de manque ? », on ait tout simplement oublié Mandelstam.

Et je continuerais de m'étonner de cet « oubli « de Mandelstam si, avec la plus tranquille assurance, celui-ci n'avait commencé par dénoncer , contre les habitudes littéraires « le groin porcin de la déclamation »  (2)avant de manifester en toute occasion sa méfiance instinctive de la littérature : «  La rupture de Mandelstam avec la littérature eût été inévitable dans n'importe quel pays, mais chez nous la littérature n'a pas droit à l'existence en tant qu'affaire personnelle et privée, et toute rupture entraîne une intervention de l'État (…) Mais cet homme ne se souciait pas le moins du monde de se faire une situation dans le monde littéraire. Il était trop occupé pour cela . »(3) Oui , trop occupé par les gens : « Mandelstam savait très bien bavarder avec les moujiks et les femmes de la campagne, avec n'importe qui , excepté les dirigeants, les écrivains et les larbins .»



Trop occupé de tout le reste : « Je n'ai jamais envie de parler de moi-même , mais de suivre mon siècle, le bruit et l'espace du temps. » (4)

Trop occupé à saisir à travers la « convertibilité » ou « la mutabilité de la matière poétique »(5) , les grandes harmoniques du temps .

Et elle est là tout entière « cette émotion appelé poésie » , dans cette façon d'être au monde et de ne pas l’être, faisant se rencontrer l'actuel et l’inactuel aussi bien à la surface qu’au cœur des choses, pour trouver une autre respiration s'approchant du « rythme grandiose » dont parle Novalis et qui dévoilera, selon lui, « une nouvelle analogie entre la pensée et la lumière, puisque toutes les deux se joignent et s'associent à des oscillations, à des mouvements ondulatoires ».(6)

Intuition troublante mais qui ne dément nullement le fait de la négation poétique, jouant de toutes les ressources du contrepoint pour se développer moins comme une trajectoire que comme rythme. Comme le rythme né du sentiment de l'ici et de l’ailleurs, du passé et du devenir, du fragment et de la totalité ,et qui est notre seule chance de réinventer le temps .

Car si la poésie est cette « charrue qui soulève les couches profondes du temps et, de ce fait même, selon Mandelstam, c'est une victoire sur le temps »(7) , on peut mesurer à quel point la négation poétique est impraticable par petites touches mais au contraire embrasse la totalité . Et pour concevoir de quelle façon , toujours, « le lyrisme est le développement d'une protestation », comme le proclamaient Éluard et Breton dans leurs Notes sur la poésie, il vaut aussi la peine de rappeler la détermination avec laquelle Pierre Reverdy souligne la force essentiellement critique de la poésie par rapport à ce qui est : «  On a souvent dit et répété que la poésie , comme la beauté , était en tout et qu'il suffisait de savoir l’y trouver. Eh bien, non ,ce n'est pas du tout mon avis . Tout au plus accorderai-je que la poésie n’étant au contraire nulle part, il s'agit précisément de la mettre là où elle aura le plus de chances de pouvoir subsister. Mais aussi , qu’une fois admise la nécessité où l'homme s'est trouvé de la mettre au monde afin de pouvoir mieux supporter la réalité qui , telle qu'elle est , ne se met pas toujours très complaisamment à notre portée, la poésie n'a pas besoin pour aller à son but de tel ou tel véhicule particulier. Il n'y a pas de mots plus poétiques que d’autres. Car la poésie n'est pas plus dans les mots que dans le coucher du soleil ou l'épanouissement splendide de l’aurore— pas plus dans la tristesse et dans la joie. Elle est dans ce que deviennent les mots atteignant l’âme humaine, quand ils ont transformé le coucher du soleil ou l’aurore, la tristesse ou la joie.

Elle est dans cette transformation opérée sur les choses par la vertu des mots et les réactions qu'ils ont les uns sur les autres dans leurs arrangements — se répercutant dans l'esprit et sur la sensibilité . »(8)

Splendide mise au point qui vaut même bien au-delà de « cette transformation opérée sur les choses par la vertu des mots ».

(1)Nadejda Mandelstam - Contre tout espoir tomeI,Gallimard 1972 p.171

(2)Ossip Mandelstam, la Rage littéraire, Gallimard, 1972 p.100

(3)Nadejda Mandelstam - Contre tout espoir tome2, page 10-11

(4)Ossip Mandelstam - op.cit. p.96

(5)Ossip Mandelstam Entretien sur Dante; l'Âge d'Homme, Lausanne 1977, p.36

(6)Novais - Oeuvres complètes tome II Gallimard, 1975p.267-268

(7)Nadejda Mandelstam - Contre tout espoir tome III Gallimard 1972p.14

8) Pierre Reverdy - Cette émotion appelée poésie, Flammarion Paris 1974 p.34-35

Pages 114 à 119 de Appel d’air, livre de Annie Le Brun, publié en 1988,édité chez PLON

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