Association Encrier - Poésies et quelques textes

Rencontre avec Blaise Cendrars : Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France

"Je ne trempe pas ma plume dans un encrier , mais dans ma vie ." (Blaise Cendrars)

Le poète décrit un voyage de Moscou à Kharbin.

Voilà un aperçu du trajet :

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John Dos Passos déclara que Cendrars était le "Homère du Transsibérien ". Sonia Delaunay et Blaise Cendrars conçoivent pour l'édition originale "un livre fou , de deux mètres de long ,tiré à cent cinquante exemplaires afin que l'ensemble du tirage corresponde à la hauteur de la Tour Eiffel" :

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À Pierre Lazareff qui lui demandait s'il avait réellement pris le Transsibérien , Cendrars répondit :" Qu'est-ce que ça peut faire puisque je l'ai fait prendre à tous ."

Dans "Liberté couleur d'homme" , André Laude écrit :

Qu’importe si Blaise Cendrars le merveilleux voyageur de l’espace du dehors et de l’espace du dedans – frère en cela de Michaux, de Segalen et de quelques autres – n’a pas accompli tous les périples qu’il narre, qu’importe s’il n’a pas fait l’amour avec toutes les femmes qu’il évoque dans sa prose rythmée par les roues des express internationaux, qu’importe s’il n’a pas vraiment vu dans la forêt brésilienne une vieille locomotive des commencements de l’âge d’or du rail, envahie, mangée par les exubérantes fleurs tropicales, les serpents pythons et les fourmis rouges. La littérature n’est qu’un fantastique artifice pour dire quelque chose de vital, de l’ordre de la nécessité. L’écrivain n’a pas à rendre de comptes. Il donne des contes aux petits et grands enfants de la planète, ballottés entre étoiles énigmatiques et drames violents, quotidiens. À un certain degré d’intensité le rêve devient réalité irréfutable, vécue. Sans bouger de sa chaise, le poète, qui a l’étoile au front, a réellement traversé tel ou tel pays. Il peut en donner une description authentique, non pas une description en surface, mais une description en profondeur

Toutefois , dans l'extrait ci-dessous d'écrits autobiographiques , Cendrars évoque un certain Rogovine , rencontré à Pforzheim , avec qui il aurait pris le Transsibérien ...

"Rogovine n'avait que des amis , partout , et toutes les affaires qu'il traitait , de couleurs d'aniline ou de machines , de fourrure , d'épicerie , d'objets manufacturés ou de fourniture de matières premières , c'était toujours pour rendre service à des tas de gens qu'il était seul à connaître en Europe et en Asie et dont il parlait comme un frère . Moi-même , il m'avait pris en amitié , c'est pourquoi je devais faire durant quelques années tant de voyages avec lui , dont trois à la foire de Nijni , deux en Chine , un en Arménie , un peu de contrebande de perles via l'hinterland du Farsistan , les hauts plateaux d'Ispahan , les déserts de l'intérieur , les passes de Merv , Boukhara , une expédition à l'embouchure de la Léna , expédition qui avait pour but d'atteindre des gisements d'ivoire fossile et qui faillit nous coûter la vie et à Rogovine tout son avoir si , en nous rabattant de plusieurs centaines de kilomètres à l'est du delta , nous n'avions découvert dans la toundra sibérienne des peuplades totalement inconnues où nous échangeâmes le chargement de nos trente-sept traîneaux remplis de disques de sel gemme contre autant de disques d'argent pur et quelques sacs de xhisli qui est du saumon pourri , un court séjour à Bombay , où Rogovine avait été convoqué pour estimer un diamant ; Mais là , dans le Transsibérien , c'était la première fois que je partais avec lui .

J'avais quinze ans .

J'avais rencontré Rogovine au buffet de la gare de Pforzheim .

Il n'y avait pas six semaines que je m'étais sauvé de l'École de commerce de Neufchatel , et je n'avais plus le sou , et je ne savais pas que faire , rentrer à la maison ou non?"

L'oeuvre de Cendrars " est un morceau de poésie brute à l'état sauvage. "

"À force de bourlinguer, de traîner dans toutes les banlieues , dans toutes les gares, dans les forêts du Brésil , dans les aéroports , Cendrars a capté tous les instantanés du monde moderne et il entend les retranscrire dans une langue neuve , rayonnante , crépitante ." ( Marie-Françoice Quignard )

Commentaires sur la poésie de Cendrars :

"Dans sa première édition la Prose du Transsibèrien est présenté sur un dépliant de deux mètres de long colorié par Sonia Delaunay-Terck , de façon à provoquer une double impression simultanée : celle du texte et des couleurs qui font corps avec lui d'une part , celle du poème perçu par l'oeil d'un seul regard , dans son ensemble , de l'autre . Cendrars réalisait ainsi avec la collaboration d'un peintre le premier livre simultané , une sorte de poème-objet , qu'Apollinaire rapproche à la fois des "notes superposées dans la partition" du chef d'orchestre et des "éléments plastiques et imprimés d'une affiche" . La Prose du Transsibérien -le titre le suggère-marque aussi un nouvel éloignement à l'égard de la prosodie habituelle : la cadence de l'alexandrin , même approximative , devient une exception : plus de rimes , même pour l'oreille . Le mouvement est celui de la narration . Le vers n'a plus de raison d'être que par l'image ou l'idée qui est à sa mesure ; il n'est , plus encore que dans les Pâques à NY , que la forme de la sensation , du sentiment , de la vie : ainsi s'élabore une poésie brute , d'où est écartée toute jouissance purement artistique , qui sera , à la limte , délire d'images , soif de possession :"Oser et faire du bruit / Tout est devenu couleur mouvement explosion lumière " "

(Decaudin , pages 480 à482 , La crise des valeurs symbolistes : 20 ans de poèmes français 1895-1914)

"On peut dire de Cendrars qu'il est le seul , parmi les littérateurs , à être un aventurier qui , à peine âgé de vingt-cinq ans , connaît la vie et le monde autrement que par l'art et les livres ; sa poésie est ainsi lourde d'une expérience unique . D'autre part , rares sont ceux qui ont su , comme lui , ne pas "considérer le langage comme une entité idéale évoluant indépendamment des hommes et poursuivant ses fins propres" mais voir "qu'il est depuis ses origines psychologie en actes" – et avec le langage , la prosodie . En cela , il est un homme nouveau , pour qui la poésie n'est pas la vie rêvée ou chantée , mais l'action consignée par les mots" ( Decaudin , Page 484)

Bernard Lavilliers interprète magnifiquement le poème . (Cette interprétation fait partie de son CD "Baron samedi" chez Barclay) .

Écoutez l'intégrale (27minutes)

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Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France (texte intégral 446 vers libres )

Écoutez le début interprété par Jean Servais

En ce temps-là j'étais en mon adolescence

J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais

Déjà plus de mon enfance

J'étais à seize mille lieues du lieu de ma naissance

J'étais à Moscou, dans la ville des mille et trois

Clochers et des sept gares

Et je n'avais pas assez des sept gares et des mille

et trois tours

Car mon adolescence était si ardente et si folle

que mon cœur, tour à tour, brûlait

comme le temple d' Éphèse ou comme la Place Rouge

de Moscou quand le soleil se couche.

Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.

Et j'étais déjà si mauvais poète

que je ne savais pas aller jusqu'au bout.


Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare

croustillé d'or, avec les grandes amandes

des cathédrales toutes blanches

et l'or mielleux des cloches…

Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode

J'avais soif et je déchiffrais des caractères cunéiformes

Puis, tout à coup, les pigeons du Saint Esprit

s'envolaient sur la place

et mes mains s'envolaient aussi, avec des bruissements d'albatros

et ceci, c'était les dernières réminiscences du dernier jour

du tout dernier voyage

Et de la mer.


Pourtant, j'étais fort mauvais poète.

Je ne savais pas aller jusqu'au bout.

J'avais faim

Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés

Et tous les verres

j'aurais voulu les boire et les casser

Et toutes les vitrines et toutes les rues

Et toutes les maisons et toutes les vies

Et toutes les roues des fiacres qui tournaient en tourbillon

sur les mauvais pavés

j'aurais voulu les plonger dans une fournaise de glaives

Et j'aurais voulu broyer tous les os

Et arracher toutes les langues

Et liquéfier tous ces grands corps étranges et nus

Sous les vêtements qui m'affolent…

Je pressentais la venue du grand Christ rouge

de la révolution russe…

Et le soleil était une mauvaise plaie

qui s'ouvrait comme un brasier.


En ce temps-là j'étais en mon adolescence

J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais

déjà plus de ma naissance

J'étais à Moscou, où je voulais me nourrir de flammes

Et je n'avais pas assez des tours et des gares

que constellaient mes yeux

En Sibérie tonnait le canon, c'était la guerre

la faim le froid la peste le choléra

Et les eaux limoneuses de l'Amour

charriaient des millions de charognes

Dans toutes les gares je voyais partir les derniers trains

Personne ne pouvait plus partir car on ne délivrait plus de billets

et les soldats qui s'en allaient auraient bien voulu rester…

Un vieux moine me chantait la légende de Novgorode.


Moi, le mauvais poète, qui ne voulais aller nulle part,

je pouvais aller partout

Et aussi les marchands avaient encore assez d'argent

pour aller tenter faire fortune.

Leur train partait tous les vendredis matin.

On disait qu'il y avait beaucoup de morts.

L'un emportait cent caisses de réveils et de coucous

de la Forêt-Noire

un autre, des boîtes à chapeaux, des cylindres

et un assortiment de tire-bouchons de Sheffield

Un autre, des cercueils de Malmoë remplis de boîtes de conserve

et de sardines à l'huile

Puis il y avait beaucoup de femmes

Des femmes, des entre-jambes à louer qui pouvaient aussi servir

Des cercueils

Elles étaient toutes patentées

On disait qu'il y avait beaucoup de morts là-bas

Elles voyageaient à prix réduits

et avaient toutes un compte-courant à la banque.


Écoutez ce passage interprété par Jean Servais

Or, un vendredi matin, ce fut enfin mon tour

On était en décembre

Et je partis moi aussi pour accompagner le voyageur

en bijouterie qui se rendait à Karbine

Nous avions deux coupés dans l'express et trente quatre coffres

de joaillerie de Pforzheim

De la camelote allemande " Made in Germany "

Il m'avait habillé de neuf, et en montant dans le train j'avais perdu un bouton

Je m'en souviens, je m'en souviens, j'y ai souvent pensé depuis

Je couchais sur les coffres et j'étais tout heureux de pouvoir jouer

avec le browning nickelé qu'il m'avait aussi donné


J'étais très heureux

Insouciant

Je croyais jouer aux brigands

Nous avions volé le trésor de Golconde et nous allions,

grâce au transsibérien, le cacher de l'autre côté du monde

Je devais le défendre contre les voleurs de l'Oural qui avaient attaqué

les saltimbanques de Jules Verne

Contre les khoungouzes, les boxers de la Chine

Et les enragés petits mongols du Grand-Lama

Alibaba et les quarante voleurs

Et les fidèles du terrible Vieux de la montagne

Et surtout, contre les plus modernes

Les rats d'hôtel

Et les spécialistes des express internationaux.


Et pourtant, et pourtant

J'étais triste comme un enfant

Les rythmes du train

La " moëlle chemin-de-fer " des psychiatres américains

Le bruit des portes, des voies, des essieux grinçant

sur les rails congelés

Le ferlin d'or de mon avenir

Mon browning, le piano et les jurons des joueurs de cartes

dans le compartiment d'à côté

L'épatante présence de Jeanne

L'homme aux lunettes bleues qui se promenait nerveusement

dans le couloir et qui me regardait en passant

Froissis de femmes

Et le sifflement de la vapeur

Et le bruit éternel des roues en folie dans les ornières du ciel

Les vitres sont givrées

Pas de nature !

Et derrière, les plaines sibériennes, le ciel bas et les grandes ombres

des Taciturnes qui montent et qui descendent

Je suis couché dans un plaid

Bariolé

Comme ma vie

Et ma vie ne me tient pas plus chaud que ce châle

Ècossais

Et l'Europe tout entière aperçue au coupe-vent d'un express à toute vapeur

N'est pas plus riche que ma vie

Ma pauvre vie

Ce châle

Effiloché sur des coffres remplis d'or

Avec lesquels je roule

Que je rêve

Que je fume

Et la seule flamme de l'univers

Est une pauvre pensée…


Du fond de mon cœur des larmes me viennent

Si je pense, Amour, à ma maîtresse ;

Elle n'est qu'une enfant, que je trouvai ainsi

Pâle, immaculée, au fond d'un bordel.


Ce n'est qu'une enfant, blonde, rieuse et triste,

Elle ne sourit pas et ne pleure jamais ;

Mais au fond de ses yeux, quand elle vous y laisse boire,

Tremble un doux lys d'argent, la fleur du poète.


Elle est douce et muette, sans aucun reproche,

Avec un long tressaillement à votre approche ;

Mais quand moi je lui viens, de-ci, de-là, de fête,

Elle fait un pas, puis ferme les yeux et fait un pas.

Car elle est mon amour, et les autres femmes

N'ont que des robes d'or sur de grands corps de flammes,

Ma pauvre amie est si esseulée,

Elle est toute nue, n'a pas de corps elle est trop pauvre.


Elle n'est qu'une fleure candide, fluette,

La fleur du poète, un pauvre lys d'argent,

Tout froid, tout seul, et déjà si fané

Que les larmes me viennent si je pense à son cœur.


Et cette nuit est pareille à cent mille autresquand un train file dans la nuit

- Les comètes tombent -

Et que l'homme et la femme, même jeunes, s'amusent à faire l'Amour.


Le ciel est comme la tente déchirée d'un cirque pauvredans un petit village de pêcheurs

En Flandres

Le soleil est un fumeux quinquet

Et tout au haut d'un trapèze une femme fait la lune.

Écoutez ce passage interprété par Jean Servais

La clarinette, le piston, une flûte aigre et un mauvais tambour

Et voici mon berceau

Mon berceau

Il était toujours près du piano quand ma mère comme Madame Bovary jouait les sonates de Beethoven

J'ai passé mon enfance dans les jardins suspendus de Babylone

Et l'école buissonnière, dans les gares devant les trains en partance

Maintenant, j'ai fait courir tous les trains derrière moi :

Bâle-Tombouctou

J'ai aussi joué aux courses à Auteuil et à Longchamp

Paris-New York

Maintenant, j'ai fait courir tous les trains tout le long de ma vie

Madrid-Stockholm

Et j'ai perdu tous mes paris

Il n'y a plus que la Patagonie, la Patagonie, qui convienne à mon immense tristesse, la Patagonie, et un voyage dans les mers du Sud

Je suis en route.

J'ai toujours été en route

Je suis en route avec la petite Jehanne de France

Le train fait un saut périlleux et retombe sur toutes ses roues

Le train retombe sur ses roues

Le train retombe toujours sur toutes ses roues.


" Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre ? "


Nous sommes loin Jeanne, tu roules depuis sept jours

Tu es loin de Montmartre, de la butte qui t'a nourrie, du Sacré-Cœur contre lequel tu t'es blottie

Paris a disparu et son énorme flambée

Il n'y a plus que les cendres continues

La pluie qui tombe

La tourbe qui se gonfle

La Sibérie qui tourne

Les lourdes nappes de neige qui remontent

Et le grelot de la folie qui grelotte comme un dernier désir dans l'air bleui

Le train palpite au cœur des horizons plombés

Et ton chagrin ricane…


" Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? "


Les inquiétudes

Oublie les inquiétudes

Toutes les gares lézardées obliques sur la route

Les fils télégraphiques auxquels elles pendent

Les poteaux grimaçants qui gesticulent et les étranglent

Le monde s'étire s'allonge et se retire comme un accordéon qu'une main sadique tourmente

Dans les déchirures du ciel, les locomotives en furie

S'enfuient

Et dans les trous,

Les roues vertigineuses les bouches les voix

Et les chiens du malheur qui aboient à nos trousses

Les démons sont déchaînés

Ferrailles

Tout est un faux accord Le broun-roun-roun des roues

Chocs

Rebondissements

Nous sommes un orage sous le crâne d'un sourd.


" Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? "


Mais oui, tu m'énerves, tu le sais bien, nous sommes bien loin

La folie surchauffée beugle dans la locomotive

La peste, le choléra, se lèvent comme des braises ardentes sur notre route

Nous disparaissons dans la guerre en plein dans un tunnel

La faim, la putain, se cramponne aux nuages en débandade

et fiente des batailles en tas puants de morts

Fais comme elle, fais ton métier…


" Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? "


Oui, nous le sommes, nous le sommes

Tous les boucs émissaires ont crevé dans ce désert

Entends les sonnailles de ce troupeau galeux

Tomsk

Tchéliabinsk Kainsk Obi Taïchet Verkné Oudinsk

Kourgane Samara Pensa-Toulone

La mort en Mandchourie

Est notre débarcadère est notre dernier repaire

Ce voyage est terrible

Hier matin

Ivan Oulitch avait les cheveux blancs

Et Kolia Nicolaï Ivanovitch se ronge les doigts

Depuis quinze jours…

Fais comme elles, la Mort la Famine, fais ton métier

Ça coûte cent sous,

En transsibérien, ça coûte cent roubles

En fièvre les banquettes et rougeoie sous la table

Le diable est au piano

ses doigts noueux excitent toutes les femmes

La Nature

Les Gouges

Fais ton métier jusqu'à Karbine…


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" Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? "


Non mais... fiche-moi la paix... laisse-moi tranquille

Tu as les hanches angulaires

Ton ventre est aigre et tu as la chaude-pisse

C'est tout ce que Paris a mis dans ton giron

C'est aussi un peu d'âme... car tu es malheureuse

J'ai pitié j'ai pitié viens vers moi sur mon cœur

Les roues sont les moulins à vent du pays de Cocagne

Et les moulins à vent sont les béquilles qu'un mendiant

Fait tournoyer

Nous sommes les cul-de-jatte de l'espace

Nous roulons sur nos quatre plaies

On nous a rogné les ailes,

Les ailes de nos sept péchés

Et tous les trains sont les bilboquets du diable

Basse-cour

Le monde moderne

La vitesse n'y peut mais

Le monde moderne

Les lointains sont par trop loin

Et au bout du voyage c'est terrible d'être un homme

Avec une femme…


" Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre ? "


J'ai pitié j'ai pitié viens vers moi

Je vais te conter une histoire

Viens dans mon lit

Viens sur mon cœur

Je vais te conter une histoire…


Oh viens ! viens !


Aux Fidji règne l'éternel printemps

La paresse

L'amour pâme les couples dans l'herbe haute

Et la chaude syphilis rôde sous les bananiers

Viens dans les îles perdues du Pacifique !

Elles ont nom du Phénix, des Marquises, Bornéo et Java Et Célèbes à la forme d'un chat.


Nous ne pouvons pas aller au japon

Viens au Mexique !

Sur ses hauts plateaux les tulipiers fleurissent

Les lianes tentaculaires sont la chevelure du soleil

On dirait la palette et les pinceaux d'un peintre

Des couleurs étourdissantes comme des gongs,

Rousseau y a été

il y a ébloui sa vie

C'est le pays des oiseaux

L'oiseau du paradis, l'oiseau-lyre

Le toucan, l'oiseau moqueur

Et le colibri niche au cœur des lys noirs

Viens !

Nous nous aimerons dans les ruines majestueuses

D'un temple aztèque

Tu seras mon idole

Une idole bariolée enfantine un peu laide

Et bizarrement étrange

Oh viens !


Si tu veux nous irons en aéroplane et nous survolerons

Le pays des mille lacs,

Les nuits y sont démesurément longues

L'ancêtre préhistorique aura peur de mon moteur

J'atterrirai

Et je construirai un hangar pour mon avion avec les os fossiles de mammouth

Le feu primitif réchauffera notre pauvre amour

Samowar

Et nous nous aimerons bien bourgeoisement

près du pôle

Oh viens !


Jeanne Jeannette Ninette nini ninon nichon

Mimi mamour ma poupoule mon Pérou

Dodo dondon

Carotte ma crotte

Chouchou p'tit-cœur

Cocotte

Chérie p'tite-chèvre

Mon p'tit-péché mignon

Concon

Coucou


Elle dort.


Elle dort

Et de toutes les heures du monde

elle n'en a pas gobé une seule

Tous les visages entrevus dans les gares

toutes les horloges

L'heure de Paris l'heure de Berlin

l'heure de St Pétersbourg et l'heure de toutes les gares

Et à Oufa, le visage ensanglanté du canonnier

et le cadran bêtement lumineux de Grocho

Et l'avance perpétuelle du train

Tous les matins on met les montres à l'heure

Le train avance et le soleil retarde

Rien n'y fait, j'entends les cloches sonores

Le gros bourdon de Notre - Dame

La cloche aigrelette du Louvre qui sonna la Barthélemy

Les carillons rouillés de Bruges - la - Morte

Les sonneries électriques de la bibliothèque

De New - York

Les campagnes de Venise

Et les cloches de Moscou, l'horloge de la Porte - Rouge

qui me comptait les heures quand j'étais dans un bureau

Et mes souvenirs

Le train tonne sur les plaques tournantes

Le train role

Un gramophone grasseye une marche tzigane

et le monde, comme l'horloge du quartier juif de Prague,

tourne éperdument à rebours.


Effeuille la rose des vents

Voici que bruissent les orages déchaînés

Les trains roulent en tourbillon sur les réseaux enchevêtrés

Bilboquets diaboliques

Il y a des trains qui ne se rencontrent jamais

D'autres se perdent en route

Les chefs de gare jouent aux échecs

Tric - trac

Billard Caramboles Paraboles

La voie ferrée est une nouvelle géométrie

Syracuse Archimède

Et les soldats qui l'égorgèrent

Et les galères et les vaisseaux

Et les engins prodigieux qu'il inventa

Et toutes les tueries

L'histoire antique

L'histoire moderne

Les tourbillons

Les naufrages

Même celui du Titanic que j'ai lu dans le journal

Autant d'images - associations

que je ne peux pas développer dans mes vers

Car je suis encore fort mauvais poète

Car l'univers me déborde

Car j'ai négligé de m'assurer

Contre les accidents de chemin de fer

Car je ne sais pas aller jusqu'au bout

Et j'ai peur.


J'ai peur

Je ne sais pas aller jusqu'au bout

Comme mon ami Chagall

je pourrais faire une série de tableaux déments

mais je n'ai pas pris de notes en voyage

" Pardonnez-moi mon ignorance

Pardonnez-moi de ne plus connaître

l'ancien jeu des vers "

comme dit Guillaume Apollinaire

Tout ce qui concerne la guerre

On peut le lire dans les Mémoires de Kouropatkine

Ou dans les journaux japonais

Qui sont aussi cruellement illustrés

A quoi bon me documenter

Je m'abandonne

Aux sursauts de ma mémoire…


À partir d'Irkountsk le voyage devint

Beaucoup trop lent beaucoup trop long

Nous étions dans le premier train

Qui contournait le lac Baïkal

On avait orné la locomotive de drapeaux

Et de lampions et nous avions quitté la gare

Aux accents tristes de l'hymne au Tzar.

Si j'étais peintre

Je déverserais beaucoup de rouge,

Beaucoup de jaune sur la fin de ce voyage

Car je crois bien que nous étions tous un peu fous

E qu'un délire immense ensanglantait les faces énervées

De mes compagnons de voyage

Comme nous approchions de la Mongolie

Qui ronflait comme un incendie.


Le train avait ralenti son allure

Et je percevais dans le grincement perpétuel des roues

Les accents fous et les sanglots d'une éternelle liturgie


J'ai vu

J'ai vu les trains silencieux les trains noirs

Qui revenaient de l'Extrême-Orient

Et qui passaient en fantômes

Et mon œil, comme le fanal d'arrière,

Court encore derrière ces trains

À Talga

Cent mille blessés agonisaient

Faute de soins

J'ai visité les hôpitaux de Kranoïarsk

Et à Khilok nous avons croisé un long convoi

De soldats fous

J'ai vu dans les lazarets

Des plaies béantes des blessures

Qui saignaient à pleines orgues

Et les membres amputés dansaient autour

Ou s'envolaient dans l'air rauque

L'incendie était sur toutes les faces dans tous les cœurs

Des doigts idiots tambourinaient sur toutes les vitres

Et sous la pression de la peur

Les regards crevaient comme des abcès

Dans toutes les gares on brûlait tous les wagons

Et j'ai vu

J'ai vu des trains de soixante locomotives

Qui s'enfuyaient à toute vapeur

Pourchassés par les horizons en rut

Et des bandes de corbeaux qui s'envolaient

Désespérément après

Disparaître

Dans la direction de Port - Arthur.


À Tchita nous eûmes quelques jours de répit

Arrêt de cinq jours vu l'encombrement de la voie

Nous le passâmes chez Monsieur Iankéléwitch

Qui voulait me donner sa fille unique en mariage

Puis le train repartit.

Maintenant c'était moi qui avais pris place au piano

Et j'avais mal aux dents

Je revois quand je veux cet intérieur si calme

le magasin du Père et les yeux de sa fille

Qui venait le soir dans mon lit

Moussorgsky

Et les lieder de Hugo Wolf

Et les sables du Gobi

Et à Khaïlar une caravane de chameaux blancs

Je crois bien que j'étais ivre

Durant plus de cinq cents kilomètres

Mais j'étais au piano et c'est tout ce que je vis

Quand on voyage on devrait fermer les yeux

Dormir

J'aurais tant voulu dormir

Je reconnais tous les pays les yeux fermés à leur odeur

Et je reconnais tous les trains au bruit qu'il font

Les trains d' Europe sont à quatre temps

Tandis que ceux d' Asie sont à cinq ou sept temps

D'autres vont en sourdine sont des berceuses

Et il y en a qui dans le bruit monotone des roues

Me rappellent la prose lourde de Maeterlinck

J'ai déchiffré tous les textes confus des roues

Et j'ai rassemblé les éléments épars d'une violente beauté

Que je possède

Et qui me force.


Tsitsika et Kharbine

Je ne vais pas plus loin

C'est la dernière station

Je débarquai à Kharbine comme on venait de mettre

Le feu au bureau de la Croix - Rouge.


Écoutez la fin interprété par Jean Servais

O Paris

Grand foyer chaleureux avec les tisons entrecroisés

De tes rues et tes vieilles maisons

Qui se penchent au-dessus et se réchauffent

Comme des aïeules

Et voici des affiches, du rouge du vert

Multicolores comme mon passé bref

Du jaune

Jaune

La fière couleur des romans de la France à l'étranger.

J'aime me frotter dans les grandes villes

Aux autobus en marche

Ceux de la ligne Saint Germain - Montmartre

M'emportent à l'assaut de la Butte

Les moteurs beuglent comme les taureaux d'or

Les vaches du crépuscule broutent le Sacré - Cœur

O Paris

Gare centrale débarcadère des volontés

Carrefour des inquiétudes

Seuls les marchands de couleurs

ont encore un peu de lumière sur leur porte

La compagnie internationale des Wagons-lits et des Grands Express Européens

m'a envoyé son prospectus :

C'est la plus belle église du monde


J'ai des amis qui m'entourent comme des garde-fous

Ils ont peur quand je pars que je ne revienne plus

Toutes les femmes que j'ai rencontrées

Se dressent aux horizons

Avec les gestes piteux et les regards tristes

Des sémaphores sous la pluie :

Bella, Agnès, Catherine

Et la mère de mon fils en Italie

Et celle, la mère de mon amour en Amérique

Il y a des cris de sirène qui me déchirent l'âme

Là-bas en Mandchourie un ventre tressaille encore

Comme dans un accouchement

Je voudrais

Je voudrais n'avoir jamais fait mes voyages

Ce soir un grand amour me tourmente

Et malgré moi je pense à la petite Jehanne de France.

C'est par un soir de tristesse

Que j'ai écrit ce poème en son honneur

Jeanne

La petite prostituée

Je suis triste je suis triste


J'irai au " Lapin agile "

Me ressouvenir de ma jeunesse perdue

Et boire des petits verres

Puis je rentrerai seul


Paris


Ville de la Tour unique

Du grand Gibet Et de la Roue.


prose_cendrars4.tiff

Blaise Cendrars

Paris 1913.

  • louis 27 janv. 2016, 14:38 1

    bonjour !
    les contrastes simultanés et toutes les recherches chromatiques des époux Delaunay ont également passionné Olivier Messiaen, qui possédait dans sa maison de Petichet dans l’Isère des objets d’art qui lui venaient de Sonia.
    Alors il me fait plaisir de réunir ces artistes en rapprochant deux oeuvres puissamment colorées…
    cordialement LL

    https://www.youtube.com/watch?v=-9r...

    https://www.youtube.com/watch?v=wXY...

  • alph 27 janv. 2016, 18:08 2

    Merci pour votre commentaire et les 2 liens .
    C'est avec plaisir que je vais découvrir :
    - les deux oeuvres de Messiaen.
    - votre interprétation de la Prose.
    Je m'aperçois que je n'ai pas mentionné que c'est Jean Servais qui interprète des extraits de la Prose

  • Maria Clara 11 fév. 2018, 18:07 3

    La plus belle interprétation et de loin la meilleure Jean Servais

  • alph 11 fév. 2018, 19:19 4

    Merci pour votre visite.
    Je vais bien préciser dans le corps du billet que c'est Jean Servais qui interpréte les extraits .

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