Association Encrier - Poésies et quelques textes

Rencontre avec Charles Bukowski : Le grand feu-The big fire (1972 )

LE GRAND FEU

je suis en feu comme le cactus dans le désert


je suis en feu comme les paumes d’un acrobate

je suis en feu comme les crocs de l’araignée


je suis en feu à cause de toi et moi

je suis en feu en entrant au drugstore

je suis en feu je suis en feu

la fille me tend ma monnaie et

se moque de moi


je suis en feu seul dans mon lit

je suis en feu avec toi


je suis en feu en lisant un livre

sur Trotski, Hitler, Alexandre le Grand,

n’importe qui, tout humain mort vivant

marchant une fois sur la

terre


je suis en feu en regardant l’herbe

je suis en feu en regardant les oiseaux sur les fils télégraphiques

je suis en feu en répondant au téléphone –

je me lève d’un bond d’un seul quand il sonne

je brûle


je suis en feu en regardant du velours

je suis en feu en regardant un chat qui dort


je suis un truc impuissant qui brûle

parmi d’autres trucs impuissants qui brûlent


je suis couché sur le côté gauche et regarde les pierres tombales

alors je me couche sur le côté droit et regarde les pierres tombales –

elles sont toutes

en train de brûler


je suis en feu quand je colle un timbre sur une enveloppe

je suis en feu quand j’emballe des ordures dans un journal

je suis en feu à cause des héros, des nains, de la pauvreté et de l’espoir

je suis en feu à cause de l’amour et de la colère

je suis en feu comme une chauve-souris suspendue la tête en bas

comme un groom qui déteste les riches et sourit devant leurs pourboires


je suis en feu au supermarché

en regardant une femme plus que femme

se pencher pour choisir une salade de pommes de terre


je suis en feu comme une paire de ciseaux découpant les yeux du ciel

je suis en feu comme cent mille singes bouillis dans un seul coeur

et qui sanglotent à travers des siècles

d’impuissance


je suis en feu comme un couteau au tranchant sans tache dans un tiroir de

cuisine


je suis en feu comme un mendiant en Inde

un mendiant à New York

un mendiant à Los Angeles…

la fumée et la brûlerie s’élèvent

et la cendre est écrasée sous…


je suis en feu comme le cirque qui s’en est allé

le champion qui abandonne sur un genou

tout brûlant

tout seul

une seule

cendre


je suis en feu comme une baignoire sale dans un meublé isolé

je suis en feu comme le cafard que je tue avec ma chaussure


je suis en feu à cause des hommes, femmes et animaux

qui sont torturés et mutilés dans des lieux sombres et

solitaires


je suis en feu à cause des armées et des anti-armées

je suis en feu à cause de l’homme que je hais le plus au monde


je suis en feu sans aucune chance


la graisse est dans le feu, l’agneau est au-dessus

le sacrifice semble sans fin

l’épreuve semble sans fin


le soleil est en feu…


et l’horizon vitreux est rouge

et les pleurs

et les pleurs

et toi et moi


le soleil brûle tout :


les chiens, les nuages, la crème glacée


la fin


la fin de l’escalier

la fin de l’océan

le dernier cri


l’insecte dans le bocal

éclate en flammes

et l’intérieur du crâne

cède

enfin


la fumée se

disperse

Poème extrait du recueil «Mocking Bird Wish Me Luck» (1972).

Copyright Yves Sarda pour la trad. française

::::::::::::::::::::

I’m on fire like the cactus in the desert

I’m on fire like the palms of an acrobat

I’m on fire like the fangs of the spider


I’m on fire with you and me


I’m on fire walking into a drugstore

I’m on fire I’m on fire

the girl hands me my change and

laughs at me


I’m on fire in my bed alone

I’m on fire with you


I’m on fire reading a book

about Trotsky, Hitler, Alexander the Great,

anybody at all, any walking living dead

human once upon the

earth


I’m on fire looking at the grass

I’m on fire looking at birds sitting on telephone wires

I’m on fire answering the phone-

I leap straight up when it rings

I am burning


I’m on fire looking at velvet

I’m on fire looking at a sleeping cat


I am a helpless burning thing

among other helpless burning things


I lay on my left side and look at the tombstones

then I lay on my right side and look at the tombstones-

they are all

burning


I’m on fire putting a stamp on an envelope

I’m on fire wrapping garbage into a newspaper

I’m on fire with heroes and dwarfs and poverty and hope

I’m on fire with love and anger


I’m on fire like a bat hanging upsidedown

like a bellboy hating the rich and smiling at their tips


I’m on fire in a supermarket

watching a most womanly woman

bend over to pick up some potato salad


I’m on fire like a scissors cutting the eyes out of the sky

I’m on fire like onehundredthousand monkeys boiled into one heart

and sobbing through centuries of

hopelessness


I’m on fire like a clean sharp knife in a kitchen drawer


I’m on fire like a beggar in India

a beggar in New York

a beggar in Los Angeles…

the smoke and burning rises

and the ash is crushed under…


I’m on fire like the circus that went away

the champion who quit on one knee

all burning

all alone

all one

ash


I’m on fire like a dirty bathtub in a lonely roominghouse

I’m on fire like the roach I kill with my shoe


I’m on fire with men and woman and animals

who are being tortured and mutilated in dark and

isolated places


I’m on fire with the armies and anti-armies

I’m on fire with the man I hate most in the world


I’m on fire without a chance


the fat is in the fire, the lamb is over it

the sacrifice seems forever

the enduring seems forever


the sun is on fire..


and the glazed horizon is red

and the weeping

and the weeping

and you and me


the sun is burning everything:


the dogs, the clouds, the icecream


the end


the end of the stairway

the end of the ocean

the last scream


the bug in the jar

spouts into flame

and the inside of the skull

gives up

at last


the smoke blows

away.

Charles Bukowski (1920-1994) – Mockingbird Wish Me Luck (Oiseau moqueur, souhaite-moi bonne chance, 1972) – Traduction de Yves Sarda

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