Association Encrier - Poésies et quelques textes

Rencontre avec Jean-Paul de Dadelsen (1913-1957) : Extrait de Jonas : Psaume

Psaume

La baleine, dit Jonas, c’est la guerre et son black-out.

La baleine, c’est la ville et ses puits profonds et ses casernes

La baleine, c’est la campagne et son enlisement dans la terre et l’épicerie et la main morte et le cul mal lavé et l'argent.

La baleine, c’est la société, et ses tabous, et sa vanité, et son ignorance.

La baleine, c’est (dans bien des cas, mes frères, mes sœurs) le mariage.

La baleine, c’est l’amour de soi. Et d’autres choses encore que je vous dirai

Plus tard quand vous serez un peu moins obtus (à partir de la page x).

La baleine, c’est la vie incarnée.

La baleine, c’est la création, en fin de compte superflue, mais indispensable pour cette expérience gratuite et d’ailleurs quasiment inintelligible.

La baleine est toujours plus loin, plus vaste ; croyez-moi, on n’échappe guère, on échappe difficilement à la baleine.

La baleine est nécessaire .

Et ne croyez pas que vous allez tout comprendre comme cela d’un coup.

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Car enfin,

Bien sûr la guerre est emmerdante

Bien sûr la société

Bien sûr le mariage

Mais on n’a pas encore trouvé d’autre école

De sorte qu’en fin de compte

Il ne reste en dernière analyse, comme cause d’emmerdement

Que l’amour de soi-même.

Car il faut savoir : l’on regarde au-dedans ou au dehors

(comme moi quand elle ouvrit la bouche – ou à travers moi).

Ainsi justement : la guerre,

La société, le mariage… il y en

A qui se servent comme

De tremplin pour sauter plus loin qu’eux-mêmes…

Extrait de JONAS

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Jonas2.jpg

Sur le site"Textes fondateurs" : j'ai trouvé le texte suivant(dans le III) : ICI

"La très belle Invocation liminaire, dans laquelle Dadelsen fait mémoire des disparus, connus pendant la guerre, pourrait laisser croire que, dans cette transposition moderne du récit biblique, le poète identifie simplement la baleine, par laquelle passa Jonas, à la guerre, vécue en commun avec les camarades disparus : « Ils ont habité avec nous dans la gueule de la baleine. / La baleine les a crachés sur l’autre rivage » (p.88) . Dès lors, cet autre rivage, ce pourrait être simplement la mort, à laquelle les vivants ont provisoirement échappé et d’où ils se souviennent des disparus.

 Et certes, la baleine ici, c’est bien la guerre, et la mort, comme d’autres vers le disent, plus loin : « Seigneur des armées,/ Seigneur des soldats,/ Seigneur qui nous jeta dans la gueule de la baleine » (p.99). Alors, parler, pour Dadelsen, c’est bien faire mémoire des morts, avec qui sait, la culpabilité d’être vivant, mais surtout le regret de ne pas assez avoir aimé ces disparus réduits à des ombres. Mais l’image de la baleine est ici bien plus large. La baleine, c’est alors le monde tout entier : « Notre pays à nous, c’est  /ce maigre rivage où nous voici jetés, /notre voyage à nous, c’est le voyage dans la baleine. » (p.92).  Et c’est finalement le « Psaume », précédant le « Cantique de Jonas » qui dit tout ce que recouvre l’image de la baleine : guerre, ville, société, mais aussi amour de soi. Images négatives, ventre mou de la baleine qui ennuie, détruit l’homme ou le réduit à la paresse. Mais la baleine, c’est aussi et surtout la « création, en fin de compte superflue, mais indispensable pour cette expérience gratuite / et finalement inintelligible. » (p.110)" « La baleine, c’est la vie incarnée »

. . . . . . . .

"Finalement, le sujet central de la poésie de Dadelsen, c’est peut-être l’incarnation et son mystère ; et l’ensemble du poème se veut une interprétation de cette idée centrale. Les images de la baleine et de la mer viennent alors signifier la misère spirituelle à laquelle nous sommes réduits : « du fond de la fosse profonde et marine/ – poissons aveugles et plats –/ spirituellement ne sommes-nous pas / aussi éloignés de la surface / que les grands fonds antihimalayens des Philippines (p.105)

Mais ces mêmes images viennent exprimer également la nécessité de regarder l’incarnation pour ce qu’elle est : considération et assomption de l’être tout entier, et non pas simplement de l’esprit, au mépris du corps : « Le niveau de la mer spirituelle, qui dit / Que c’est le niveau du nombril ?/ Ange au-dessus, bête en-dessous ? » (p.106)

La baleine, au bout du compte, ce pourrait être pour Dadelsen une autre image de la caverne, telle celle que dessina jadis Platon, notre aveuglement devant le monde, notre incapacité à le regarder et l’aimer, à le saisir dans sa totalité. Et le saisir dans sa totalité, c’est bien des fois, pour Dadelsen, être capable de le dire de façon crue :

Ô truie esthétique, qui tolère les araignées, les serpents,

et qui parfois dit merde pour faire moderne,

mais ne saurait souffrir mention des poils du cul !"

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