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Rencontre avec Jean de la Fontaine Rencontre avec Jean de la Fontaine : Le Songe de Vaux :Avertissement

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Cet avertissement a été écrit par La Fontaine lors de l’édition de ce Songe de Vaux dans le recueil « Les Fables Nouvelles et autres poésies », paru en 1671.

Parmi les ouvrages dont ce recueil est composé, le lecteur verra trois fragments d'une description de Vaux, laquelle j’entrepris de faire il y a environ douze ans. J'y consumai près de trois années. Il est depuis arrivé des choses qui m'ont empêché de continuer. Je reprendrais ce dessein si j'avais quelque espérance qu'il réussît, et qu'un tel ouvrage pût plaire aux gens d'aujourd'hui; car la poésie lyrique ni l’héroïque, qui doivent y régner, ne sont plus en vogue comme elles étaient alors.

J'expose donc au public trois morceaux de cette description.

Ce sont des échantillons de l'un et de l'autre style: que j'aie bien fait ou non de les employer tous deux dans un même poème, je m'en dois remettre au goût du lecteur plutôt qu'aux raisons que j'en pourrais dire. Selon le jugement qu'on fera de ces trois morceaux, je me résoudrai: si la chose plaît j'ai dessein de continuer; sinon, je n'y perdrai pas de temps davantage. Le temps est chose de peu de prix quand on ne s'en sert pas mieux que je fais; mais, puisque j'ai résolu de m'en servir, je dois reconnaître qu’à mon égard la saison de le ménager est tantôt venue.

Passons à ce qu'il est nécessaire qu'on sache pour l’intelligence de ces fragments. Je ne la saurais donner au lecteur sans exposer à ses yeux presque tout le plan de l'ouvrage . C'est ce: que je m'en vas faire, moins succinctement à la vérité que je ne voudrais, mais utilement pour moi; car, par ce moyen, j'apprendrai le sentiment du public, aussi bien sur l'invention et sur la conduite de mon poème en gros, que sur l’exécution de chaque endroit en détail, et sur l'effet que le tout ensemble pourra produire.

Comme les jardins de Vaux étaient tout nouveau plantés, je ne les pouvais décrire en cet état, à moins que je n'en donnasse une idée peu agréable, et qui, au bout de vingt ans, aurait été sans doute peu ressemblante. Il fallait donc prévenir le temps. Cela ne se pouvait faire que par trois moyens: l'enchantement, la prophétie et le songe. Les deux premiers ne me plaisaient pas: car, pour les amener avec quelque grâce, je me serais engagé dans un dessein de trop d’étendue: l'accessoire aurait été plus considérable que le principal. D'ailleurs il ne faut avoir recours au miracle que quand la nature est impuissante pour nous servir. Ce n'est pas qu'un songe soit si suivi, ni même si long que le mien sera; mais il est permis de passer le cours ordinaire dans ces rencontres; et j'avais pour me défendre, outre le Roman de la Rose, le Songe de Poliphile, et celui même de Scipion.

Je feins donc qu'en une nuit du printemps m’étant endormi, je m'imagine que je vas trouver le Sommeil, et le prie que par son moyen je puisse voir Vaux en songe: il commande aussitôt à ses ministres de me le montrer. Voilà le sujet du premier fragment.

A peine les Songes ont commencé de me représenter Vaux que tout ce qui s'offre a mes sens me semble réel; j’oublie le dieu du sommeil, et les démons qui l’entourent; j'oublie enfin que je songe. Les cours du château de Vaux me paraissent jonchées de fleurs. Je découvre de tous les côtés l'appareil d'une grande cérémonie. J'en demande la raison à deux guides qui me conduisent. L'un d'eux me dit qu'en creusant les fondements de cette maison on avait trouvé, sous des voûtes fort anciennes, une table de porphyre, et sur cette table un écrin plein de pierreries, qu'un certain sage, nommé Zirzimir fils du soudan Zarzafiel, avait autrefois laissé à un druide de nos provinces. Au milieu de ces pierreries, un diamant d'une beauté extraordinaire, et taille en cœur, se faisait d'abord remarquer; et, sur les bords d'un compartiment qui le séparait d'avec les autres joyaux, se lisait en lettres d'or cette devise, que l'on n'avait pu entendre:

Je suis constant, quoique j'en aime deux.

On avait porté à Oronte l’écrin ouvert, et au même état qu'il s’était trouvé. Il l'avait laissé fermer en le maniant, sans que depuis il eût été possible de le rouvrir, tant la force de l'enchantement était grande. Sur le couvercle de cet écrin se voyait le portrait du Roi; et autour était écrit: Soit donné à la plus savante des fées. Sous l’écrin cette prophétie était gravée:

Quand celle-là qui plus vaut qu'on la prise

En fait de charme, et plus a de pouvoir,

Aux assistants, dans Vaux en mainte guise,

De son bel art aura fait apparoir,

Lors s'ouvrira l’écrin de forme exquise

Que Zirzimir forgea par grand savoir

Et l'on verra le sens de la devise

Qu'aucun mortel n'aura jamais su voir.

Pour satisfaire à l'intention du mage, et pour l’accomplissement de la prophétie, mais plus encore pour attirer les maîtresses de tous les arts, et leur donner par ce moyen l'occasion d'embellir la maison de Vaux, Oronte avait fait publier que tout ce qu'il y avait de savantes fées dans le monde pouvaient venir contester le prix proposé; et ce prix était le portrait du Roi, qui serait donné par des juges, sur les raisons que chacune apporterait pour prouver les charmes et l'excellence de son art. Plusieurs étaient accourues; mais, la plupart ne pouvant contribuer aux beautés de Vaux, et, par conséquent, le prix n’étant pas pour elles apparemment, la plupart, dis-je, persuadées que la prophétie ne les regardait en aucune sorte, s’étaient retirées.

Il n'en était demeuré que quatre, l'Architecture, la Peinture, l’Intendante du jardinage, et la Poésie: je les appelle Palatiane, Apellanire, Hortésie, et Calliopée.

Le lendemain ce grand différend se devait juger en la présence d'Oronte et de force demi-dieux. Voilà ce que l'un de mes deux guides me dit, et

le sujet du second fragment: il contient les harangues des quatre fées.

Et, pour égayer mon poème, et le rendre plus agréable, car une longue suite de descriptions historiques serait une chose fort ennuyeuse, je les voulais entremêler d’épisodes d'un caractère galant.

Il y en a trois d’achevés:

— l'aventure d'un écureuil,

— celle d'un cygne prêt à mourir,

— celle d'un saumon et d'un esturgeon qui avaient été présentés vifs à Oronte.

Cette dernière aventure fait le sujet de mon troisième fragment.

Le reste de ce recueil contient des ouvrages que j'ai composés en divers temps sur divers sujets. S'ils ne plaisent par leur bonté, leur variété suppléera peut-être à ce qui leur manque d'ailleurs.

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