Association Encrier - Poésies et quelques textes

Rencontre avec Jules Supervielle : Le survivant extrait

Que l'aurore parut belle le lendemain à Bigua ! Il voyait la campagne dans sa véracité matinale, dans sa candeur qui ressuscite chaque jour, comme si rien jamais ne se passait sur le globe des hommes, des femmes et des petits enfants.

La campagne était couverte d'une rosée si légère qu'elle ne pouvait être là que de passage, on le voyait bien.

Par endroits, près de la maison où Bigua avait dormi, l'herbe semblait d'un vert plus sombre, comme si un peu de nuit s'y attardait encore.   Bigua pénétra dans un hangar en tôle qui servait d'écurie et qu'il avait cru vide. Dans l'ombre, un cheval.

Présence d'un être qui bougeait d'obscures oreilles de velours dans un endroit où l'homme s'attendait à ne rien trouver de vivant.

- Ici, le cheval est quelqu'un et vous regarde.

Il décroche un frein, pendu au mur et le tient dans ses mains, l'examine longuement, comme s'il le voyait au travers d'une énorme loupe.

Réalité, réalité du monde tout autour du voyageur qui a perdu le meilleur de lui-même. Dans cette humble écurie, il reprend contact avec la grande famille des choses concrètes. Il en est de crochues, de coupantes, de pointues, d'autres sur lesquelles la main passe avec douceur. Bigua pense à celles qui vous appellent à voix très basse, comme les plantes, certains insectes, les ondulations de la plaine, les étoiles. A grand cris, comme le ciel bleu, celles qui vous touchent légèrement à l'épaule, et quand on se retourne, on ne voit rien.

Le survivant , page 144 (Gallimard-1991)

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