Association Encrier - Poésies

Rencontre avec Stéphane Mallarmé Rencontre avec Mallarmé : Don du poème

Ècoutez Jean Marchat

Don du poème

Je t'apporte l'enfant d'une nuit d'Idumée !

Noire, à l'aile saignante et pâle, déplumée,

Par le verre brûlé d'aromates et d'or,

Par les carreaux glacés, hélas ! mornes encor

L'aurore se jeta sur la lampe angélique,

Palmes ! et quand elle a montré cette relique

A ce père essayant un sourire ennemi,

La solitude bleue et stérile a frémi.

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Ô la berceuse, avec ta fille et l'innocence

De vos pieds froids, accueille une horrible naissance

Et ta voix rappelant viole et clavecin,

Avec le doigt fané presseras-tu le sein

Par qui coule en blancheur sibylline la femme

Pour des lèvres que l'air du vierge azur affame ?

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Dans son blog le livre bleu de la psychanalyse , Liliane Fainsilber le 26 mars 2007, écrit ce qui suit à propos de ce poème:

« Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée ! ». C’est ainsi que Jean Hyppolite avait introduit sa lecture très rigoureuse du grand texte de Freud, « La dénégation ».   Suivie ligne à ligne, son analyse a été très importante, puisque à partir de cette élaboration, Lacan décrira ce travail de symbolisation qu’implique la prise en compte du retour du refoulé, ce qui tend à s’exprimer du désir inconscient mais qui ne peut s’y manifester, en un premier temps, que sous une forme déniée. La formule isolée par Freud en est restée célèbre : « non, ce n’est pas ma mère » ou encore «  en disant cela, je ne voulais pas vous offenser ». Lacan, reprendra également, avec l’aide de ce texte, le concept de la forclusion qu’il avait déjà  isolé, repéré dans l’une des cinq psychanalyses, celle de l’Homme aux loups. Avec ce concept, forclusion d’un signifiant, forclusion du signifiant du père, il spécifiera les mécanismes de la psychose, comme il l’a démontré, en relisant les mémoires du Président Schreber, à la suite de Freud.

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« Le don du poème ». Je ne veux retenir ici que ces vers de Mallarmé, cités par Jean Hyppolite, car ils permettent en effet de démontrer le fait que les mécanismes de la création poétique sont les mêmes que ceux de toutes les formations de l’inconscient, aussi variés, que les rêves, les symptômes, les lapsus et les traits d’esprit : Ce sont toutes des créations métaphoriques :

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« Je t'apporte l'enfant d'une nuit d'Idumée!


Noire, à l'aile saignante et pâle, déplumée,


Par le verre brûlé d'aromates et d'or,


Par les carreaux glacés, hélas! mornes encor,


L'aurore se jeta sur la lampe angélique.


Palmes! et quand elle a montré cette relique


À ce père essayant un sourire ennemi,


La solitude bleue et stérile a frémi. »

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Si j’ai repris ce poème de Mallarmé, c’est justement parce que Lacan s’était moqué d’un dénommé Chassé, sans doute un critique littéraire, qui reprochait au poète de prendre toutes ses idées dans le Littré et que pour le défendre Lacan avançait  cet argument : « si en effet chacun pensait à ce qu’est la poésie, il n’y aurait véritablement rien de surprenant à s’apercevoir que Mallarmé devait s’intéresser vivement, s’intéresser au signifiant. Simplement comme on balance entre je ne sais quelle théorie vague et vaseuse sur la comparaison ou la référence à je ne sais quels termes musicaux, c’est là que l’on veut expliquer l’absence prétendue de sens chez Mallarmé, sans s’apercevoir du tout qu’il doit y avoir une façon de définir la poésie en fonction des rapports du signifiant, qu’il y a une formule peut-être un peu plus rigoureuse, et qu’à partir du moment où on donne cette formule, il est beaucoup moins surprenants que dans ses sonnets les plus obscurs Mallarmé soit mis en cause. »

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Quelle peut être cette formule ? Dans les lignes qui suivent, Lacan nous en livre le secret,  à propos, cette fois-ci des poèmes  d’Homère, même si nous avons perdu depuis longtemps la signification qu’ils avaient en leurs temps, «  c’est la distanciation du signifiant au signifié qui nous permet de comprendre qu’une concaténation particulièrement bien faite, c’est cela qui caractérise précisément la poésie, ces signifiants auxquels nous puissions probablement indéfiniment jusqu’à la fin des siècles donner des sens plausibles ».

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Une « concaténation spécialement bien faite » telle est l’essence de la poésie, mais n’est-elle pas également celle de l’interprétation ? Cette concaténation ne transforme-t-elle pas alors ce qui jusque là n’avait été que la parole bâillonnée du symptôme, la « chanson de geste de sa névrose », en poème, le poème singulier de la vie du sujet.

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Tout névrosé est un poète qui s’ignore, peut-être pourrait-il le découvrir à la fin d’une analyse. Mais peut-être n’est-il pas donné à chacun de déclarer ainsi « je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée », avec le don d’un poème.

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