Association Encrier - Poésies

Rencontre avec Maurice Blanchard (1890-1960) Rencontre avec Maurice Blanchard(1890-1960) : SANGLIER(1949)

SANGLIER

VOUS CROYEZ PEUT-ÊTRE QUE LA VIE EST UN SONGE ? OUI ? C’EST PLUTÔT UN BALLET DE BRUYÈRE, UNE CORNE DE LICORNE, DE LA MANDRAGORE EN BOUTEILLE, TOUTES SORTES DE CHOSES QUELQUE PEU FABRIQUÉES OU TOMBÉES DU CIEL PAR UN SOIR D'ORAGE . APRÈS TOUT ,PRENEZ-EN À VOTRE AISE ! MAIS SURTOUT, N’Y METTEZ PAS LA MAIN ! VOUS PASSERIEZ DE L'AUTRE CÔTÉ SANS VOUS RENDRE COMPTE PAR VOUS-MÊME .TOUT CECI AFIN DE DÉLIMITER NOS DOMAINES , NOS RELATIONS.

MES CROYANCES NE SONT PAS DES CROYANCES ET ENCORE MOINS DES CERTITUDES : CE SONT DES CÉRÉALES; TANTÔT UNE ESPÈCE, TANTÔT UNE AUTRE, ET AINSI DE SUITE .JE SÈME, JE SOIGNE, MAIS JE NE RÉCOLTE PAS. J'ATTENDS LES GRANDES PLUIES ET ALORS, QUAND TOUT EST BIEN POURRI, JE ME VAUTRE DANS LA BOUE BIEN CHAUDE PAR UN DE CES SOLEILS D'AUTOMNE QUI EXPLOSENT.

VOS CROYANCES SONT DES SOURCES DE RICHESSES POUR VOUS OU BIEN POUR VOS SEMBLABLES. IL N'Y A QUE VOUS AU MONDE QUI AYEZ DES SEMBLABLES ET CECI EST TRÈS GRAVE ! IL N'Y A QUE VOUS QUI AYEZ DES FIGURES SEMBLABLES TELLES QUE EUCLIDE EN TRAÇAIT SUR LE SABLE: DES TRIANGLES, DES CARRÉS ,DES CITROUILLES , DES POMMES DE TERRE. MAIS ENCORE UN COUP ! RIEN D'AUTRE QUE DES FIGURES SEMBLABLES DANS L'ESPACE .

ET VOUS AIMEZ, EN L'ABSENCE DE VOS FIGURES SEMBLABLES, VOUS REGARDER DANS DES MIROIRS GÉOMÉTRIQUES QUANT À LA SURFACE, RIGIDEMENT CADAVÉRIQUES DANS LEUR PROFONDEUR .ET VOUS SCULPTEZ AINSI VOTRE MONUMENT FUNÉRAIRE, VOUS ARRÊTEZ LE COURS DES CHOSES .VOUS SEMBLEZ UN PEU GÊNÉS AU PREMIER CHOC DE VOTRE REGARD GELÉ ,MAIS VOUS PRENEZ AUSSITÔT UN AIR STUPIDE QUI APAISE VOTRE ANGOISSE. ET PUIS, IL N'Y A PAS QUE VOS FIGURES QUI SOIENT SEMBLABLE S ! ET CECI EST TRÈS GRAVE ENCORE UNE FOIS !

MOI QUAND JE VAIS BOIRE À LA RIVIÈRE, D'ABORD JE CHOISIS LA RIVE EXTÉRIEURE D'UN COUDE BIEN OMBRAGÉ, LÀ OÙ LES ALLUVIONS ONT TRESSÉ UN TAPIS DE SULTAN : LE SABLE, LA BOUE, LES HERBES MORTES ET LES OBJETS DE L'AUTRE MONDE . L’AIR QUI ACCOMPAGNE LE FLOT ME SIGNALE L'APPROCHE DE L'ENNEMI À LA FIGURE SEMBLABLE . JE PUIS VOIR À LA FOIS LE PASSÉ ET L'AVENIR ,L’EAU QUI VIENT ET CELLE QUI S'EN VA. ET JE SAUTE DANS MON MIROIR . IL VEUT FUIR . JE LE FIXE AU TAPIS . MES QUATRE PATTES DE DÉMON LE TRANSFIXENT. ET JE PLONGE DANS L'ÉTERNITÉ MA GUEULE FORTIFIÉE, MA GUEULE À POINTE D’ANTHRACITE. MES YEUX CHANTENT SUR LES EAUX TREMBLANTES , JE VOIS MES IMAGES HOMOTHÉTIQUE DANS LE TEMPS, JE BOIS LE TAPIS DES ILLUSIONS, JE BOIS .

VOUS VOUS PROMENEZ DANS LES BOIS, VOUS DITES : « CE CALME ,CETTE FRAÎCHEUR; CE SILENCE ! QU’AURONS- NOUS POUR DÎNER, CE SOIR ,CHÉRIE ?… OH ! COMME JE T'AIME ! MAINTENANT QUE PARIS ,SES PAVÉS ET SES MARBRES SONT BIEN LOIN DE MES YEUX, MAINTENANT QUE JE SUIS SOUS LA VOÛTE DES ARBRES, JE JURE DE T'AIMER TOUJOURS ! » L'ORCHESTRE DES FEUILLES ET DES BRANCHES JOUE LES MURMURES DE LA FORÊT. L'HOMME ET LA FEMME JOUENT LE GRAND OPÉRA . JE SORS DU BUISSON COMME PAR LE TROU DU SOUFFLEUR JAILLIRAIT UNE PHRASE OUBLIÉE. AH ! C'EST LA FUITE AUX BELLES JAMBES C’EST L’UT DIÈSE, LA VALISE BOUCLÉE , L’INDICATEUR DES CHEMIN DE FER . L’ORCHESTRE DES FEUILLES ET DES BRANCHES JOUE LES MURMURES DE LA FORÊT/

ACCOUTUMÉS AUX VILLES DE LÂCHETÉ ET DE VILE SÉCURITÉ, IL EST RARE QUE LES MAINS DE LA PEUR PUISSENT ENFONCER LEURS ONGLES DANS VOTRE COUENNE .VOUS VOUS TENEZ À L'INTÉRIEUR DE VOS MURAILLES ET DE VOS CHIENS .CE N'EST PAS ÉTONNANT SI VOUS AVEZ L'AIR DE VIEILLES DENTELLES . VOUS PAYEZ CELA TRÈS CHER, VOUS ÊTES QUELQUE PEU ESCLAVES, CECI DIT SANS VOUS OFFENSER ! VOUS PAYEZ L'IMPÔT ET LA MALTÔTE . ON VOUS CRACHE À LA FIGURE VOUS DITES : MERCI !ET, À LA FIN DE TOUT, VOUS N'ÊTES MÊME PAS ASSURÉS DE MOURIR DANS VOTRE LIT AVEC LA LAMPE DE CHEVET ET LE BOUTON ÉLECTRIQUE À PORTÉE DE LA MAIN; C'EST ÉPOUVANTABLE !

MOI J'AI TOUJOURS PEUR . MIEUX , JE SUIS LA PEUR MÊME, ET SES INTERMINABLES SUBSTITUTIONS . QU’UN POUVOIR HOSTILE SE LÈVE, FÛT-CE À L'EXTRÊME LISIÈRE DE MON DOMAINE , JE FONCE POUR LE TERRASSER AVANT QU'IL N'AIT FINI DE BÂILLER. LA PEUR VOUS GÈLE ? LA PEUR M ’EMBRASE. MES ESCARBOUCLES S’ENFLAMMENT À L'OXYGÈNE DE LA LUTTE ; AU MOMENT OÙ JE FRAPPERAI , À LA SUPRÊME JOUISSANCE DE LA HAINE , ELLES CRACHERONT LEUR ROUGE ENCENS. ET IL VOUS FAUDRA VOS MAINS D’ESCLAVES POUR TRAÎNER DE LA PITIÉ À PLEINES BROUETTÉES !

MAURICE BLANCHARD-L'HOMME ET SES MIROIRS(1949)-PAGES 162-163-164 DE MAURICE BLANCHARD PAR PIERRE PEUCHMAURD, ÉDITEUR SEGHERS- POÈTES D'AUJOURD'HUI-MAI 1988

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LA FORCE DE MAURICE BLANCHARD EST SORTIE DE LA BRUTALITÉ DES GENS HEUREUX.

LA FORCE DE SA RÉVOLTE EST NÉE AU CIEL STÉRILE DE LA MISÈRE .

LES GENS HEUREUX ONT BIEN ESSAYÉ DE LA TUER, MAIS LE FEU N'ÉTAIT PAS ASSEZ MÛR, LE TEMPS MANQUAIT, LA ROSE DU CRIME NE S’OUVRIT PAS .

DEPUIS, NUL NE PEUT NIER MAURICE BLANCHARD QUI , LUI , SAIT NIER, PAR D’EXCLUSIVES AFFIRMATIONS, À LA MANIÈRE DU SANG QUI SORT D'UNE BLESSURE OU QUI REVIENT AU CŒUR - LE TOUT AU PRÉSENT

MAURICE BLANCHARD AFFIRME LE DÉSERT, POUR LE PEUPLER .

TOUTE LA VIE JETÉE AUX MOTS ENRAGÉS, AUX MOTS À FACE HUMAINE

PAUL ÉLUARD

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