Association Encrier - Poésies et quelques textes

Rencontre avec Paul Fort : Philomèle

Écoutez Paul Fort

Philomèle

Chante au cœur du silence, ô rossignol caché ! Tout le jardin de roses écoute et s'est penché.


L'aile du clair de lune à peine glisse-t-elle. Pas un souf- fle en ces roses où chante Philomèle ?


Pas un souffle en ces roses dont le parfum s'accroît de ne pouvoir jeter leur âme à cette voix !


Le chant du rossignol est, dans la nuit sereine, comme un appel aux dieux de l'Ombre souterraine,


mais non, hélas ! aux roses dont le parfum s'accroît de ne pouvoir mourir, d'un souffle, à cette voix !


N'est-ce pas le silence qui chante avec son cœur?... Un rosier qui s'effeuille ajoute à la torpeur.


Silence traversé d'éclairs comme un orage, puis bercé mollement comme un léger nuage,


par cet hymne voilé,pur, strident, modulé, qu'exhale, au clair de lune, l'âme de Philomèle !


Est-elle d'un oiseau, cette voix immortelle ? Ah ! — son enchantement ne devrait pas finir.


Vient-elle des Enfers, cette voix immortelle ? Mais il n'est plus un souffle, à présent, pour mourir.


Sans un souffle, pourtant, que de métamorphoses ! Le clair de lune assiste à la ruine des roses.


Déjà tous les rosiers ont fléchi sur leurs tiges. Il passe une rafale de roses en vertige


dans le rapide espace que fait l'herbe couchée, s'effrayant de ton hymne, ô rossignol caché !


Un long frisson de crainte effeuille le jardin. La lune met des masques ; elle brille et s'éteint.


Dans le gazon peureux, pétales grelottants, tournez- vous vers la terre et vers ce qu'on entend.


Ecoutez : cela vient du plus profond de l'Ombre. Est- ce le cœur du monde qui bat sous le jardin ?


On entend un coup sourd, deux coups, trois coups qui montent ; d'autres précipités, sonores et qui montent.


Prisonnier de la terre, un cœur approche : il vient le bruit d'un cœur immense à travers l'hierbe rase.


Les pétales volètent, La terre se soulève. Et, le corps sous les roses bleuies de clair de lune,


l'éternelle déesse, la puissante Cybèle, douce et levant le front, écoute Philomèle.

Paul Fort -Ballades françaises

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