Association Encrier - Poésies et quelques textes

Rencontre avec Pessoa : extrait du Livre de l'intranquillité :J’ai demandé si peu à la vie

Écoutez François Marthouret

J’ai demandé si peu à la vie — et ce peu, la vie me l’a refusé. Un rien de soleil, une journée à la campagne (…), un peu de calme avec un peu de pain, une conscience d’exister qui ne me soit pas trop douloureuse, et ne rien demander aux autres, ne rien me voir demander non plus.

J’écris, plein de tristesse, dans ma chambre paisible, seul comme je l’ai toujours été, seul comme je le serai toujours. Et je me demande si ma voix — en apparence bien peu de chose — n’incarne pas la substance de milliers de voix, le besoin de se dire de milliers de vies, la patience de millions d’âmes soumises à leur rêve inutile, à l’espérance qui ne laisse pas de traces.

En de tels moments, mon cœur bat plus fort, conscient que je suis de son existence.

Je sens dans ma personne une force religieuse, une sorte de prière, presque une clameur. Mais la réaction descend du haut de mon intellect… Je me vois dans mon quatrième étage de la Rua dos Douradores, je me sens alourdi de sommeil ; je regarde, sur ma feuille de papier à moitié remplie, une existence vaine et sans beauté, et la cigarette à bon marché, le sous-main usé. Moi, du haut de mon quatrième étage, interpellant la vie ! exprimant ce que ressent l’âme des autres ! et faisant de la prose…

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