Association Encrier - Poésies et quelques textes

Rencontre avec Pierre Reverdy (1889-1960) : Cette émotion appelée poésie (extrait)

  On a souvent dit et répété que la poésie , comme la beauté , était en tout et qu’il suffisait de savoir l’y trouver . Eh bien , non , ce n’est pas du tout mon avis .

Tout au plus accorderai-je que la poésie n’étant au contraire nulle part , il ne s’agit pas précisément de la mettre là où elle aura le plus de chance de pouvoir subsister . Mais aussi , qu’une fois admise la nécessité où l’homme s’est trouvé de la mettre au monde afin de pouvoir mieux supporter la réalité qui , telle qu’elle est , ne se met pas toujours très complaisamment à notre portée , la poésie n’a pas besoin pour aller à son but de tel ou tel véhicule particulier . Il n’y a pas de mots plus poétiques que d’autres .

Car la poésie n’est pas plus dans les mots que dans le coucher du soleil ou l’épanouissement splendide de l’aurore — pas plus dans la tristesse que dans la joie. Elle est dans ce que deviennent les mots atteignant l’âme humaine, quand ils ont transformé le coucher du soleil ou l’aurore, la tristesse ou la joie. Elle est dans cette transmutation opérée sur les choses par la vertu des  mots et les réactions qu’ils ont les uns sur les autres dans leurs arrangements — se répercutant dans l’esprit et sur la sensibilité.

Ce n’est pas la matière dont la flèche est faite qui la fait voler — qu’importe le bois ou l’acier — mais sa forme, la façon dont elle est taillée et équilibrée qui font qu’elle va au but et pénètre et, bien entendu aussi, la force et l’adresse de l’archer.

De même, ce n’est pas dans le fluide électrique qu’est la lumière, mais dans l’étincelle jaillissant au choc du courant des deux pôles, maîtrisé dans la lampe.

Sans doute le fluide poétique était depuis toujours dans la nature, à l’état brut, depuis l’apparition de l’homme. Mais la lampe n’y était pas.

Ce sont les poètes, ces téméraires accumulateurs d’émotions violentes, qui l’y ont mise — pour vivre, pour se débarrasser des intolérables surcharges.

     Et ce passage de l’émotion brute, confusément sensible ou morale, au plan esthétique où, sans rien perdre de sa valeur humaine, s’élevant à l’échelle, elle s’allège de son poids de terre et de chair, s’épure et se libère de telle sorte qu’elle devient, de souffrance pesante du coeur, jouissance ineffable d’esprit, c’est ça la poésie. . —————————————————-

Pierre Reverdy (1889-1960) – Cette émotion appelée poésie (extrait) in Sable mouvant, Éditions Gallimard, Collection Poésie, 2003

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