Association Encrier - Poésies et quelques textes

Rencontre avec Pierre Reverdy (1889-1960) : Sable mouvant (extrait)

Sable mouvant.jpg

SABLE MOUVANT

Cheval perdu dans l'air

Après la cavalcade

Mirages du désert

Oasis ou cascade


Je suis sorti du port

Par un étroit passage

Et je rentre a la mort

Démuni de bagage


D'un regard clair et sec

J'observe la dislocation de la parade

La débâcle

La débandade

des troupeaux fauves dans les bois


Je m'étais engagé beaucoup trop loin déjà

Dans les méandres de ce sinistre labyrinthe

Plein de broussailles et d'épines

D'arêtes de poissons

De débris de cantines

D'écailles de chansons


De fabuleux décombres

Et plus que tout

Au delà des cloisons

Après le tremblement de terre

Pour pouvoir espérer retirer mon épingle du jeu


Ce n'était pas un jeu


(...)


Et le chanteur d'amour

Embrouillé dans les feuilles

Roucoule pour l'oreille sourde

qui l'accueille

La chanson d'un cœur d'or

Plus lourde que du plomb


Et les dates aussi se sont éparpillées

Dans les gouffres de l'atmosphère

Les chiffres plus vite brouillés

Entre les rides sèches de la terre

Dans tous les recoins des visages

Nuages de l'enfer arrêtés au passage

Je glisse sur la palissade

Par-dessus les feuillards et les épis de blé

Flatté par le ronron trop doux de ma paresse

Bercée dans ma prison

Comme un refrain d'amour

Ècoutez J.J.Marimbaud

Mais il y a quelque chose qui grince

Dans les chevilles

Qui joignent plutôt mal

La charpente des jours


Plus fort que l'ouragan

qui courbe le fil d'herbe

Dans les crevasses chargées d'eau

Plus haut que le splendide cintre de l'orage

Au summum de son numéro


Quand la houle se met à rincer durement la coque des navires

Et le vent à pincer la harpe des agrès

         Je m'en irai plus bas

         Peut-être à la dérive

         Vers un autre côté

Ou bien je laisserai tomber les gouttes d'or dans la poussière


Ou bien j'irai mourir

Dans un creux de la nuit

Ou bien j'irai laver mon cœur dans la rivière

Comme un linge souillé des rigueurs du destin


Mais si le sort permet encore que je m'attarde

Pour perdre

Pour gagner

Au hasard des chemins

Ce qu'il faut pour pleurer

Ce qu'il faut pour sourire

Et attendre le sang

Du jour au lendemain

Alors

Je prie le ciel

Que nul ne me regarde

Si ce n'est au travers d'un verre d'illusion

Retenant seulement

Sur l'écran glacé d'un horizon qui boude

Ce fin profil de fil de fer amer

si délicatement délavé

par l'eau qui coule

les larmes de rosée

les gouttes de soleil

les embruns de la mer

Pierre Reverdy

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