Association Encrier - Poésies et quelques textes

Rencontre avec Rimbaud: Le coeur volé

Écoutez Ghédalia Tazartès

premier état du texte :

Mon triste cœur bave à la poupe…

Mon cœur est plein de caporal !

Ils y lancent des jets de soupe,

Mon triste cœur bave à la poupe…

Sous les quolibets de la troupe

Qui pousse un rire général,

Mon triste cœur bave à la poupe,

Mon cœur est plein de caporal !


  Ithyphalliques et pioupiesques

Leurs insultes l’ont dépravé ;

À la vesprée, ils font des fresques

Ithyphalliques et pioupiesques ;

Ô flots abracadabrantesques,

Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé !

Ithyphalliques et pioupiesques

Leurs insultes l’ont dépravé !


  Quand ils auront tari leurs chiques,

Comment agir, ô cœur volé ?

Ce seront des refrains bachiques

Quand ils auront tari leurs chiques !

J’aurai des sursauts stomachiques

Si mon cœur triste est ravalé !

Quand ils auront tari leurs chiques,

Comment agir, ô cœur volé ?


Mai 1871

Ghedalia_Tazartes.png

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J'ajoute ce texte de Pierre Reverdy :

Je vais prendre un exemple et je le choisirai exprès en dehors de tout sublime, dans la banalité la plus grande et même dans la vulgarité la plus scabreuse. Quand Rimbaud commence son poème Le Cœur volé par ces deux vers, qui n’ont rien de ce que l’on a coutume d’appeler un sentiment ou un sujet poétique :

Mon triste cœur bave à la poupe


Mon cœur est plein de caporal*

  • Caporal : marque de cigarettes

peut-être aurait-il été lui-même surpris qu’ils puissent être choisis en exemple, cependant je prétends y trouver l’appui de ce que j’avance. – Il n’y a là rien d’extraordinaire, rien d’exquis, de précieux, simplement l’expression d’un malaise que quiconque peut s’être mis dans le cas d’éprouver pour avoir trop fumé étant jeune – ou pour avoir pris le bateau par gros temps – et difficile à dire honnêtement. Il n’en reste pas moins que, depuis que le monde est monde, et il y a longtemps – bien plus que ne le pensait La Bruyère – et parmi les milliards d’hommes qui se sont succédé sur cette terre – et ça fait beaucoup, il n’y en a qu’un qui ait exprimé une chose aussi vulgaire avec autant de simplicité, de force et de bonheur, et c’est Rimbaud.

Notre cœur, qu’avons-nous de plus précieux en nous que cet organe. Imaginez à présent que plusieurs hommes réunis autour d’un même baquet y aient laissé tomber par mégarde, leur précieux cœur et que, restés vivants par un coup de magie, ils essaient vite de retrouver chacun le sien pour pouvoir s’en aller. Impossible, même poids, même forme, même aspect – des cœurs de chair, des cœurs d’hommes enfin – absolument interchangeables comme les deux billets de mille de tout à l’heure sur la table. Mais alors, parmi ces cœurs communs, il en reste un qui se met à parler et qui dit :

Mon triste cœur bave à la poupe …

Pardon, dirait Rimbaud, celui-ci est le mien. Car tout ce qui reste du cœur d’un poète, c’est ce que lui-même en a dit.

Pierre Reverdy, Oeuvres complètes, Cette émotion appelée poésie, Écrits sur la poésie, Flammarion, 1974, pp. 21 à 23.


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