Association Encrier - Poésies

Rencontre avec Stéphane Mallarmé Rencontre avec Stéphane Mallarmé :Ses purs ongles très haut

Ses purs ongles très haut

Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,

L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,

Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix

Que ne recueille pas de cinéraire amphore


Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,

Aboli bibelot d’inanité sonore,

(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx

Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)


Mais proche la croisée au nord vacante, un or

Agonise selon peut-être le décor

Des licornes ruant du feu contre une nixe,


Elle, défunte nue en le miroir, encor

Que, dans l’oubli fermé par le cadre, se fixe

De scintillations sitôt le septuor.


Les commentaires ci-dessous sont de Pierre-Marie Danquigny (voir son site :site litteratur )

C’est à Avignon que Mallarmé écrivit une première version de ce célèbre sonnet (paru en 1887), connu d’abord sous le nom de Sonnet allégorique de lui-même (1868).

Le 3 mai 1868 il écrit à Eugène Lefébure : « Enfin, comme il se pourrait toutefois que rythmé par le hamac et inspiré par le laurier, je fisse un sonnet, et que je n’ai que trois rimes en -ix, concertez-vous pour m’envoyer le sens réel du mot ptyx, on m’assure qu’il n’existe dans aucune langue, ce que je préférerais de beaucoup afin de me donner le charme de le créer par la magie de la rime. »

Le 18 juillet 1868, une lettre à Henri Cazalis donne, ce qui est très rare chez Mallarmé, une interprétation de ce poème : « J’extrais ce sonnet, auquel j’avais une fois songé cet été, d’une étude projetée sur la Parole : il est inverse, je veux dire que le sens, s’il en a un (mais je me consolerais du contraire grâce à la dose de poésie qu’il renferme, ce me semble) est évoqué par un mirage interne des mots mêmes. En se laissant aller à le murmurer plusieurs fois, on éprouve une sensation assez cabalistique.C’est confesser qu’il est peu « plastique », comme tu me le demandes, mais au moins est-il aussi « blanc et noir » que possible, et il me semble se prêter à une eau-forte pleine de Rêve et de Vide. Par exemple, une fenêtre nocturne ouverte, les deux volets attachés ; une chambre avec personne dedans, malgré l’air stable que présentent les volets attachés, et dans une nuit faite d’absence et d’interrogation, sans meubles, sinon l’ébauche plausible de vagues consoles, un cadre belliqueux et agonisant, de miroir appendu au fond, avec sa réflexion, stellaire et incompréhensible, de la grande Ourse, qui relie au ciel seul ce logis abandonné du monde. J’ai pris ce sujet d’un sonnet nul et se réfléchissant de toutes les façons, parce que mon œuvre est si bien préparé et hiérarchisé, représentant comme il le peut l’Univers, que je n’aurais su, sans endommager quelqu’une de mes impressions étagées, rien en enlever, – et aucun sonnet ne s’y rencontre.»

Le mot ptyx est la transcription d’un mot grec qui signifie le pli d’une étoffe ou l’anfractuosité d’une montagne. Émilie Noulet (Émilie Noulet (1892-1978) : professeur à l’Université libre de Bruxelles, fut une amie de Paul Valéry et une grande exégète de Mallarmé ) considère, dans Vingt poèmes de Stéphane Mallarmé (1972), que ce mot « désigne une conque, un de ces coquillages qui, collé à l’oreille, fait entendre le bruit de la mer ». Notons aussi que, chez Pindare, ce mot désigne les inflexions de la pensée du poète et que dans la mythologie grecque, la conque est une coquille en spirale dont les tritons (divinités de la mer à figure humaine et à queue de poisson) se servaient en guise de trompe.

Les deux thèmes importants du sonnet en -yx sont indiqués par Mallarmé lui-même : ce sonnet est « nul et se réfléchissant de toutes les façons ». Ce sonnet est « nul » en effet car l’idée de vide et de mort est partout présente, soulignée dans le vocabulaire par une allitération avec le son n, qui revient 17 fois, avec onyx (v.1), minuit (v.2), Phénix (v.3), que ne recueille pas de cinéraire amphore (v.4), nul ptyx (v.5), inanité sonore (v.6), Néant (v.8), s’honore (v.8), au nord (v.9), agonise (v10), licornes (v.11), une nixe (v11), défunte nue (v.12), ainsi que par une assonance avec le son ã, qui revient 11 fois, avec dédiant (v.1), l’Angoisse (v.2), lampadophore (v.2), amphore (v.4), crédences (v.5), Néant (v.8), vacante (v.9), ruant (v.11), en le miroir (v.12), encor (v12), dans (v.13). Ces sonorités mettent évidemment en évidence l’idée de Néant et de mort, symbolisée par un chandelier (cf. lampadophore = porteur de lumière) ayant la forme d’une personne allégorique de l’Angoisse.

Cette idée est surtout présente dans le second quatrain : le salon est désert car le Poète, sans doute Baudelaire, que Mallarmé reconnaissait comme son maître et qui est mort le 31 août 1867, est parti dans les Enfers pour y chercher le triste oubli que procurent les eaux du Styx (dans la mythologie grecque la traversée de ce fleuve qui entourait les Enfers faisait tout oublier aux morts).

Mais on peut penser que Mallarmé s’identifie à Baudelaire, lui qui est aussi en proie au spleen (voir la lettre du 23 mars 1864 à Cazalis), qui est « parfaitement mort » (voir la lettre du 14 mai 1867 à Cazalis), qui se sent menacé de paralysie et d’agraphie, comme Baudelaire (voir la lettre du 27 janvier 1868 à Cazalis). Le seul objet qui aurait pu être présent : ce bizarre coquillage, que l’étrange rythme 5/5/2 du vers 5, met en valeur, a été emporté par le Maître et, par ailleurs, ce ptyx est par lui-même néantisé, aboli, comme le soulignent les allitérations en b et en l du vers 6, car il n’existe que par son vide, qui permet de produire du son. La mort, par le feu, est le sort réservé aux rêves, c’est-à-dire aux poèmes rêvés, qui sont brûlés par le Phénix (symbole du feu dans la tradition chrétienne). C’est aussi le lot de la nixe du vers 11, cette nymphe, qui fait bien sûr songer à Ophélie mais également à Marie, la sœur bien aimée, morte en 1857, alors qu’elle avait 13 ans. Oui, la mort est partout présente mais la vie finit par l’emporter car le bibelot aboli existe, malgré tout, grâce aux sons qu’il produit, de la même façon que les poèmes de Baudelaire sont toujours vivants, et la défunte ressuscite, parée de scintillations (avec une diérèse) quand la Grande Ourse apporte sa lumière. Par une sorte de prétérition (procédé qui consiste à feindre de ne pas vouloir dire ce que l’on dit clairement), Mallarmé, tout en affirmant la mort (des rêves, du bibelot, du Maître, de la nixe) confirme leur existence, par la présence même du texte et essentiellement grâce à la magie de la poésie qui crée un monde « se réfléchissant de toutes les façons », de la même façon que la nymphe se réfléchit dans le miroir, cet « oubli fermé par le cadre ».

Cette idée de « réflexion » naît surtout de la recherche et de la complexité des rimes : les rimes croisées -yx et -ore des quatrains s’inversent dans les tercets : la rime masculine -yx devient la rime féminine -ixe et la rime féminine -ore devient la rime masculine -or. Mallarmé a réussi le tour de force de (re)construire un microcosme qui s’appuie sur deux rimes, comme sur deux piliers, masculin et féminin.

Ces quatorze vers symbolisent bien les sept étoiles (le septuor) de la Grande Ourse, multipliées par deux grâce au miroir et ce sonnet est bien « allégorique de lui-même » ; tout en affirmant que ses rêves ne peuvent être recueillis par des poèmes (voir les vers 3 et 4), Mallarmé compose un poème qui recueille son rêve, qui fait revivre les morts et qui réussit à « peindre, non la chose, mais l’effet qu’elle produit » comme il l’écrivait à Cazalis .

Mallarmé écrira plus tard dans Crise de vers (montage de plusieurs articles écrits en 1886 et 1895) : « l’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède l’initiative aux mots, par le heurt de leur inégalité mobilisés ; (…) À quoi bon la merveille de transposer un fait de nature en sa presque disparition vibratoire (…) si ce n’est pour qu’en émane, sans la gêne d’un proche ou concret rappel, la notion pure. Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets. »

On peut donc, je pense, interpréter ainsi le sonnet en -yx :

Un chandelier, qui représente une figure humaine de l’Angoisse et qui dresse très haut ses ongles émaillés, suscite, à minuit, de nombreux rêves nocturnes, qu’aucun poème ne recueille, car ils sont brûlés par le Phénix.

Sur les buffets, dans le vide salon, on ne trouve aucune conque, inexistant bibelot dont le vide est sonore, car le Maître (ou le Poète) est allé puiser les larmes du Styx avec cet objet qui est le seul bien du Néant.

Mais près de la fenêtre qui s’ouvre au nord, s’éteint (agonise) le reflet doré d’une scène pouvant représenter des licornes lançant du feu contre une nymphe, Elle qui est dans le miroir comme une morte nue, bien qu’elle revive (se fixe) entourée de scintillations, dès que les sept étoiles de la Grande Ourse apparaissent.

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