Association Encrier - Poésies

Rencontre avec Yves Bonnefoy Rencontre avec Yves Bonnefoy : La maison natale I - II - III - IV

Écoutez Yves Bonnefoy

LA MAISON NATALE

I

Je m’éveillai, c’était la maison natale,

L’écume s’abattait sur le rocher,

Pas un oiseau, le vent seul à ouvrir et fermer la vague,

L’odeur de l’horizon de toutes parts,

Cendre, comme si les collines cachaient un feu

Qui ailleurs consumait un univers.

Je passai dans la véranda, la table était mise,

L’eau frappait les pieds de la table, le buffet.

Il fallait qu’elle entrât pourtant, la sans-visage

Que je savais qui secouait la porte

Du couloir, du côté de l’escalier sombre, mais en vain,

Si haute était déjà l’eau dans la salle.

Je tournais la poignée, qui résistait,

J’entendais presque les rumeurs de l’autre rive,

Ces rires des enfants dans l’herbe haute,

Ces jeux des autres, à jamais les autres, dans leur joie.


II

Je m’éveillai, c’était la maison natale.

Il pleuvait doucement dans toutes les salles,

J’allais d’une à une autre, regardant

L’eau qui étincelait sur les miroirs

Amoncelés partout, certains brisés ou même

Poussés entre des meubles et les murs.

C’était de ces reflets que, parfois, un visage

Se dégageait, riant, d’une douceur

De plus et autrement que ce qu’est le monde.

Et je touchais, hésitant, dans l’image

Les mèches désordonnées de la déesse,

Je découvrais sous le voile de l’eau

Son front triste et distrait de petite fille.

Étonnement entre être et ne pas être,

Main qui hésite à toucher la buée,

Puis j’écoutais le rire s’éloigner

Dans les couloirs de la maison déserte.

Ici rien qu’à jamais le bien du rêve,

La main tendue qui ne traverse pas

L’eau rapide, où s’efface le souvenir.


III

Je m’éveillai, c’était la maison natale,

Il faisait nuit, des arbres se pressaient

De toutes parts autour de notre porte,

J’étais seul sur le seuil dans le vent froid,

Mais non, nullement seul, car deux grands êtres

Se parlaient au-dessus de moi, à travers moi.

L’un, derrière, une vieille femme, courbe, mauvaise,

L’autre debout dehors comme une lampe,

Belle, tenant la coupe qu’on lui offrait,

Buvant avidement de toute sa soif.

Ai-je voulu me moquer, certes non,

Plutôt ai-je poussé un cri d’amour

Mais avec la bizarrerie du désespoir,

Et le poison fut partout dans mes membres,

Cérès moquée brisa qui l’avait aimée.

Ainsi parle aujourd’hui la vie murée dans la vie.


IV

Une autre fois.

Il faisait nuit encore. De l’eau glissait

Silencieusement sur le sol noir,

Et je savais que je n’aurais pour tâche

Que de me souvenir, et je riais,

Je me penchais, je prenais dans la boue

Une brassée de branches et de feuilles,

J’en soulevais la masse, qui ruisselait

Dans mes bras resserrés contre mon cœur,

Que faire de ce bois où de tant d’absence

Montait pourtant le bruit de la couleur,

Peu importe, j’allais en hâte, à la recherche

D’au moins quelque hangar, sous cette charge

De branches qui avaient de toute part

Des angles, des élancements, des pointes, des cris.


Et des voix, qui jetaient des ombres sur la route,

Ou m’appelaient, et je me retournais,

Le cœur précipité, sur la route vide.


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