Encrier 87

Textes des ateliers virtuels de 2021 Texte de Lilah - Jeu 5

Elle a sillonné le monde entier à la recherche de son antre qui lui a toujours fait tellement défaut et c’est tout simplement dans le jardin, héritage familial, sous l'immense tilleul centenaire qu’elle l’a enfin trouvé, comme une évidence et elle s’est mise alors à creuser la terre de ses mains nues, par tous les temps, comme une bête, sans même se rendre compte que les voisins l’épiaient, intrigués puis affolés de voir le corps de cette femme arc-bouté contre terre et ce trou qui grandissait et prenait des airs de tombeau . On l 'a vite traitée de folle; tous l’ont prise pour une malade, elle est restée indifférente aux regards et bavardages malveillants, trop accaparée par sa tâche.

Pendant des années, elle s'était couverte de volumineuses poussières d’apparences: objets, bijoux, maquillage.Un jour d’été le tilleul, au parfum enivrant qui attirait toutes les abeilles, bourdonnant dans un chant qu’aucun qualificatif ne pourrait décrire, a semblé lui dire que l’apparence ne sert à rien, elle ment et ne permet qu’à se leurrer soi-même.

Le trou creusé, se sentant protégée, elle a osé regarder son intime, ce qu’elle cachait à elle- même et aux autres . Oui à l’âge où les jeunes se mettent avec bonheur en ménage, les maisons, les chambres, les lits l’ inquiétaient, elle n’a jamais pu s’y abandonner; d’ailleurs elle a failli se perdre dans les mains des médecins pleines de calmants et même les promenades méditatives en forêt dans une bonne humeur collective et légère ne l' ont pas rassurée!

En revanche, elle a toujours aimé la terre, cet attachement lui vient de son grand-père , ce vieil homme qui parlait peu, qui se laissait accompagner par l'enfant « au chemin creux » à la recherche d’un nid qui devenait avec lui oeuvre d'art, d’un chant de fauvette ou de la première branche d’aubépine rose à l’odeur grisante. C’est à lui qu’elle doit l ‘émotion qu’elle éprouve à sentir l’ârome d’une poignée de terre émiettée . Que le soleil soit réconfortant ou brûlant, la neige protectrice ou le gel agressif, la terre est toujours là, silencieuse, résistante, accueillante.

Alors quand la mère se sent submergée par « le trop »: trop de colère, trop de chagrin , trop d’excitation ou par le «pas assez »: pas assez d’envie , pas assez d’énergie, elle se réfugie dans son trou, à même la terre qui absorbe ce trop plein ou colmate cette infinie béance.

Allongée dans le ventre de la glèbe, elle sent dans tout son corps la force de ses ancêtres, ceux qui sont tombés à la guerre, dans les camps , de chagrin…elle sent une énergie circuler en elle comme la sève irrigue la ramure du tilleul. Elle regarde l’arbre qui tend ses bras vers le ciel, chaque année un peu plus haut, ce tilleul qui, nourri de l’humus fabrique ses feuilles, maison des oiseaux pendant la belle saison et l’automne venu, rend à la terre sa parure de feuilles qui ont fait leur temps, pour la nourrir...une histoire d’amour !

Le coeur de la mère s’apaise, son énergie est vive et quand un avion perce le ciel au-dessus de sa tête, elle pense alors sans tristesse, avec tendresse à son enfant parti vivre au bout du monde !

Commentaires 3

  • Liseroon

    Étonnant echo de texte en texte...correspondances...

    Liseroon

  • Russelouve

    quelque chose d'un fil des ancestraux vivants et présente transmission: doux tilleul, arbre de paix, d'apaisement.

    Russelouve

  • shane

    est-ce ici, la recherche à l'autre bout de la planète, de quelque chose que l'on a devant chez soi?
    une belle histoire en tout cas.

    shane

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