Encrier 87

Textes des ateliers virtuels de 2021 Texte de Lilah du 18 février - Jeu 3

A la fenêtre de sa chambre, en maison de retraite, Anna cherche à s’évader, portée par un besoin vital de s’accrocher au vivant, tellement mortifère cet isolement depuis un an! Soudain, le vieux pommier, là-bas, tordu par les années attire son regard: il commence à mettre ses fleurs !

Les souvenirs envahissent Anna, elle se prend à sourire.

Mais comment s’appelaient-elles ces pommes?

Après quelques minutes, les noms oubliés lui reviennent en cascade de mots délicieux : paradis, belle-fille, sainte germaine, canada, reine de reinette, court pendu; c’est dans les livres qu’elle a appris un jour qu’on devait dire court pendu; dans le village, à l’époque, tous disaient corps pendu.

Grâce à ces noms retrouvés, Anna revisite le parfum, le goût, les couleurs de chaque fruit et aussi la saveur de ces années folles et tant aimées.

Anna n’était pas native de la campagne, mais dans les années 70, diplômes en poche comme toute la bande de copains, après que 68 a scié les barreaux des prisons où ils se sentaient tous enfermés, sans réflexion, sans projet construit, ils se sont réfugiés dans les bras de la nature où, au fil du temps, Anna s’est sentie de plus en plus vivante.

Une vie sans aucune contraintes :

- au réveil, enfoncer ses pieds dans la terre, s’ancrer dans ses racines, sentir l’énergie, la sève irriguer son être tout entier.

- mettre en pratique le « manuel de la vie pauvre »

- faire son pain, exercice difficile le pain au levain, et finir par préférer celui du boulanger de Saint Martin-Sainte Catherine après l’avoir observé faire religieusement les mêmes gestes depuis 50 ans, sans jamais se lasser.

- tuer le cochon…,

- ramasser les petites pommes abandonnées par les vieux du village qui leur préféraient les golden de l’épicier, en remplir les sacs de jute et se rendre au pressoir pour le jus de pommes, le cidre puis la gniole les années de pommes abondantes.

- cueillir les dons de la nature : noisettes, cèpes, coulemelles, orties si délicieuses en soupe, mûres et sa confiture etc...

- blanchir les châtaignes, après les avoir dépouillées de leurs peaux tout en se chauffant et discutant le soir au coin du feu

- et les chèvres, les Alpines au regard si doux, au lait juste trait si délicat en bouche qu’il arrivait à combler les manques de l’enfance,

- et notre bible, le livre du Tao de Lao Tseu

Evidemment, cette vie n’a été qu’un passage, chemin obligé mais tellement marquant .

Un jour, il a fallu choisir, pour soi et aussi parce que les enfants grandissaient: rester dans cette vie ou rentrer dans le rang !

Anna est rentrée en ville et dans le rang... enfin presque!

A cet instant lui viennent le goût en bouche et le parfum en nez de la tarte aux myrtilles sauvages, petites perles brunes cueillies une à une dans les monts d’Ambazac avec les amis lors des beaux dimanches de fin d’été pendant que les hommes « étaient aux cèpes » De retour à la maison, les femmes confectionnaient la pâte brisée, la crème pâtissière puis les enfants recouvraient l’appareil de myrtilles bien serrées les unes contre les autres...

Aujourd’hui, les ongles soignés, le petit chignon relevé dans la nuque pour dégager un col Claudine blanc , Anna sourit, étonnée :

La rencontre d' un pommier fleuri a donc suffi !

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