Association Encrier - Poésies

Rencontre avec Roger Caillois Rencontre avec Roger Caillois : Le fleuve Alphée

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Comme le fleuve Alphée , je suppose , a été sauvé par le souvenir de la première phase de son parcours , je l’aurai été par celui de mon enfance . Comme il a préservé ses eaux qui ne demandaient qu’à se mêler à celles de la mer , je me suis d’instinct accroché aux objets que le hasard mettait sur mon chemin , comme aux rares tableaux et aux rares poèmes qu’un mystère que je parvenais pas à réduire , me faisait appareiller aux objets plutôt qu’à la peinture et à la poésie . Pourtant , la poésie dans son ensemble , la somme des images verbales , celle des emblèmes inexplicables , les prévarications des animaux mimétiques , la dangereuse , somptueuse et indistincte condition végétale m’ont toujours proposé une complicité silencieuse . Je n’en ai jamais parlé qu’à demi-mot et seulement pour avertir de sa magie .


Élargissant sans cesse le cercle d’une solidarité qui me diluait au plus lointain de moi-même , j’en vins à rencontrer dans les pierres la récompense souhaitée . Elles se révélèrent peu à peu comme un album gigantesque . Situées à l’extrême de la taciturnité , elles étaient placées du même coup aux antipodes de l’homme et de la pensée . Je les devinais contenir en leur masse impassible et perdurable la totalité des transformations possibles de la matière , sans rien en exclure , ni même la sensibilité , l’intelligence , l’imagination .


En même temps , muettes absolues , elles me paraissaient narguer les livres et délivrer un message hors du temps . Je n’ajoute qu’une foi relative à ces divagations , qui sont rêveries . Au moins m’auront-elles , sinon affranchi de la bulle , du moins accordé de prendre à son endroit la distance indispensable , elles m’ont , en tout cas , permis de temps en temps de goûter une brève et tranquille allégresse , qui réconforte .

Pierres , archives suprêmes , qui ne portez aucun texte et qui ne donnez rien à lire …

Roger Caillois , Le fleuve Alphée , p. 85 - 86 (Gallimard 1978)

(Selon la fable grecque , le fleuve Alphée , à la fin de son cours , se jette dans la mer , traverse la Méditerranée et redevient fleuve dans l'îlot d' Ortygie , en face de Syracuse : indication au dos du livre)

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