Encrier 87

Textes de Daniel Texte de Daniel - Jeu 4 lié à l'atelier du 10 juin : Les bords de Vienne

les bords de Vienne.

L'espoir est la promesse d'un avenir doré . . . Comme chaque matin c'était son mantra régulier. Il pensait que seul l'espoir fait vivre et que le monde n'appartient qu'à ceux qui se lèvent tôt...Entassement de clichés, vieux comme l'école communale, que le temps s'était chargé de démentir. Au jour le jour, ils continuaient de lui occuper l'esprit. Sans doute pas plus que les formules usagées que répètent les fidèles, le dimanche matin, avant la découpe rituelle, en famille, du rôti ou du poulet...Parvenu à la moitié statistique de sa vie il doutait de la valeur intrinsèque de tout ce catalogue d'idées reçues telles que : "à l'impossible nul n'est tenu..." ou "à coeur vaillant rien d'impossible..." et celui qui l'amusait toujours : "le possible est fait...pour l'impossible prière d'attendre..." Cette vérité, première croyait-il , le guidait : "En naissant on n'est sur que d'une chose : c'est de mourir un jour." Stupide non?

Combien de promesses avait-il reçues qui furent suivies de tristes désillusions ? Plusieurs accordailles qui tournèrent en fiascos ridicules, accords non tenus pour des boulots modestes, baux locatifs dénoncés avant usage, etc. Et l'héritage espéré d'un parent qui dilapida sa fortune en fréquentant des établissements de troisième ordre. De ces endroits pleins de ribaudes amorales dont l'avidité n'effraya pas l'oncle qui en mourut d'apoplexie. Ainsi chaque matin il repartait à la conquête de son triste graal sans douter un seul instant que le soir serait semblable à une retraite sans gloire. Evidemment, avec le temps, il avait rabattu de ses ambitions qui étaient, il y a longtemps, de maîtriser la valse, la belle, la majestueuse, celle des salons viennois parés de miroirs renvoyant les reflets de danseurs élégants et de femmes éblouissantes...Ah ! la valse, deux mains liées et une sur la taille et les regards croisés... Maintenant il se satisfaisait d'un endroit nommé "les bords de Vienne". Déjà le nom l'avait séduit. Dame ! Il n'y a pas que la capitale de l'empire austro-hongrois tout de même ! Le lieu tenait du troquet porté sur le p'tit blanc-sec jusqu'à midi/une heure, ensuite avec les frites-saucisses on continuait la murge aux demis sans faux-cols. Plus tard, après le creux de l'après-midi, dans les flons-flons enregistrés, arriveraient les cafés crème, les thés parfumés, les jus de fruits, en attendant que, vers dix neuf heures, suivent les apéros désuets comme le guignolet-kirsch, le préféré des dames venues là pour danser des valses-musettes, des javas et des tangos adaptés à leurs articulations devenues maussades en fin d'automne ...

Il fit le siège plusieurs semaines avant d'être adopté. Ces dames, pour la plupart, fréquentaient l'endroit depuis des mois voir des années. Par esprit de corps elles ne laissaient pas les importuns s'insinuer dans leur petit monde caquetant, poudré et parfumé...

Néanmoins elles l'admirent comme chevalier-dansant car il était à la hauteur de leurs attentes féminines : soigné, bien élevé, aimable, sérieux, peu disert et cavalier prévenant... Il détonait assurément dans l'assistance masculine en appliquant avec sérieux la ligne de conduite du gynécée : "parler ce n'est pas valser car la valse est chose trop sérieuse pour supporter bavardages ineptes, faux compliments ou drague déplacée, et d'impertinentes questions parce qu'indiscrètes

Ce qu'il n'attendait pas advint. Sa cavalière préférée, lui proposa, un soir, de le déposer en ville, là où il voudrait...Seul avec elle, dans l'intimité de sa voiture, il découvrit qu'elle lui portait un certain regard, le regard de celle qui ne voit pas mais qui aime déjà, un regard qui caresse, parle bas et ronronne, qui brille au ciel, un regard dont la tendresse se ramène à une étoile transparente... Plus tard, après, il appris son nom: Stella...