Encrier 87

Textes de Daniel Texte de Daniel lié à l'atelier du 24 juin

Esquisse pour le portrait de la jeune fille en feu...

"On peut remarquer la présence d'une femme tout au bord de la falaise.

Aucun autre personnage ne se trouve dans l'environnement...

Elle tient, semble t'il , un objet dans sa main qu'elle regarde avec attention..."

Arrivée au bord de l'abîme, à bout de souffle, Héloïse s'arrêta. Elle courait depuis la grande maison qui surplombe la mer. L'annonce de son départ pour Milan, il y a de ça plusieurs mois déjà, lui avait arraché le coeur. Tout faire pour en retarder l'échéance ! En particulier refuser de poser pour son portrait qui scellerait des fiançailles et un mariage décidé contre son gré. La répétitrice d'Italien, rebutée par son obstination, s'en retourna vers le Piémont pour informer l'héritier milanais futur époux d'Héloïse. Les intérêts croisés des deux familles, française et italienne, datent de la onzième des guerres d'Italie, en 1515, avec la remise à la France du duché de Milan. L'union s'imposait donc entre deux anciennes lignées, et... marier une fille sans dot se doit de servir la fortune maternelle...


Depuis son retour des cinq ans passés à l'internat religieux, elle n'avait jamais manqué, hors les jours de gros temps, la promenade sur la côte tourmentée. Héloïse revoyait ces années d'étude imposée de la Bible; le géocentrisme ,ce dogme de L'Eglise , niant l'évident héliocentrisme; les mathématiques, limitées à la géométrie plane; l'orthographe et la calligraphie, des lectures édifiantes, un survol de la géographie, celle des provinces françaises en constituait l'essentiel. L'Histoire révérait la succession des rois de droit divin, et des vicaires de Dieu sur Terre. La musique à la chapelle avec les chants religieux. Le dessin à main levée avec pour sujets uniques les bouquets de fleurs destinés à l'autel. Evidemment la couture, la broderie, les devoirs familiaux et ménagers ainsi que l'art de dresser la table ce qu'une bonne épouse se doit de connaitre. Par contre, mutisme abyssal des soeurs au sujet des "mois"... Une novice étant, discrètement, chargée d'aider les élèves dans ces jours-là... La seule activité physique était la longue promenade du soir, avant vêpres et couvre-feu. La fatigue qui en résultait assurait un calme profond dans le néant nocturne ...

Dans la dernière année, elle avait dix sept ans, il se produisit un événement étrange, resté inexpliqué. Il y avait dans sa classe deux filles, amies très proches. Assises côte à côte pour l'étude, occupant deux lits contigus dans le dortoir collectif et toujours ensemble en toutes choses. Un matin au lever elles avaient disparues, leurs lits non défaits. Aucune explication ne fut donné par les soeurs. Seule la jeune novice, à peine plus âgée qu'elles, accepta, en rougissant, de murmurer que...oui...et bien...euh non...enfin voilà...

"elles ont été renvoyées pour cause de piété frivole..."

Héloïse, ignorant le sens du mot frivole, se glissa dans la bibliothèque de l'internat. Elle eu beaucoup de mal à y trouver un dictionnaire au milieu des bibles et des missels mêlés à tous ces ouvrages contant les vies exemplaires et vantant les mérites des saints et des bienheureux . Dans le Chomel de 1709 elle trouva: "frivole : du latin frivolus : qui est futile". Comment peut-on être pieuse de manière futile ? Elle en restera, pour longtemps, pensive. Le rigorisme subi durant toutes ces années, lui avait inculqué que la piété se doit d'être totale et sincère, partant compassée et mutique. Dès lors elle se retint, lors des confessions qui suivirent, de citer les résultats de sa recherche lexicale...


En ce jour du printemps 1770 sa vie devait prendre une tournure nouvelle et excitante. L'arrivée de Marianne, d'abord présentée comme dame d'accompagnement, devait en quelques semaines, transformer son existence. Dès le premier moment quelque chose d'impalpable se tissa entre elles. Peut-être parce que Marianne noire d'yeux et sombre de cheveux s'opposait à une Héloïse si blonde et aux yeux si bleus.



Cadette de plusieurs années elle était captivée par le ton enjoué qu'utilisait sa nouvelle amie en contant des anecdotes savoureuses. Dès les premières promenades elle remarqua les regards appuyés de sa compagne ce qui l'intrigua d'abord puis qui laissa place à un monde de songes évanescents . La découverte d'une Marianne parlant couramment l'Italien l'étonna au point qu'elle apprit les mots, en riant à chaque fois que le sens caché lui était dévoilé tant malicieusement qu'à dessein...

Leur amitié évolua doucement vers l'intimité sans que cette évolution ne fut vraiment sensible. Quand Marianne voyageait, son bagage, recelait une provision de tabac qu'elles fumèrent ensemble dans une pipe d'écume blanche. La lecture de la tragique histoire d'Orphée et Eurydice, que Marianne lui fit connaitre, fascinait Héloïse qui lui demandait ce qu'est l'Amour et que sont les relations entre hommes et femmes...Une terra incognita qu'elle brulait, et redoutait à la fois, de découvrir...

Ce matin, en s'éveillant, Héloïse avait trouvé Marianne à son chevet faisant son portrait en usant d'un fusain crissant sur les feuilles épaisses. Se voyant ainsi saisie dans son sommeil elle se lève, jette sur ses épaules sa lourde pélerine et sort dans le vent du matin. Au bout du jardin elle se retourne pour voir si Marianne la regarde...



("Depuis la porte de la grande maison ancienne je la regarde... où va t'elle ?")

Héloïse coure d'une traite jusqu'au bord de la falaise où le vent du large la saisit. Elle a gardé en mains le livre qui conte la légende d'Orphée jaillissant des Enfers et proche de vaincre la malédiction, si près...trop près... "Ne pas se retourner, résister, ne pas regarder, où est elle ? Vient-elle ? "



Marianne en posant ses mains sur les épaules d'Héloïse libère un frémissement retenu...

"Elle est là ! Vivantes ! Nous sommes vivantes..."