Encrier 87

Textes de Daniel Texte de Daniel : Jeu 3 lié à l'atelier du 27 mai

La cuisine des Anges.

En 1955 les écrans des salles obscures montraient un film qui eut du succès ( repassant à la télé de temps à autre). L'intrigue repose sur trois acteurs : Humphrey Bogart, Peter Ustinov et Aldo Ray.

Pour faire simple l'histoire nous raconte que trois bagnards évadés se réfugient dans une maison bourgeoise où ils font illusion sur leur situation illégale et deviennent pour une soirée cuisiniers au service de toute la famille...Les hôtes comblés par les délices servis, les adoubent et les aident à poursuivre leur périple salvateur.

Son titre ? "La Cuisine des Anges..."

Au Louvre on peut voir un tableau géant de Murillo datant de 1646 et qui porte le même nom...

Par sa taille: 4,5m sur1,8m, il autorise la présence de nombreux personnages. A gauche le "siècle", à droite le "ciel". Au centre un moine en dévotions, à genoux, mains jointes et regard aux Nues. Les deux Anges cuisiniers sont, comme il se doit, androgynes ( hermaphrodites ? on ne sait pas...) Leurs aides sont des angelots dodus, potelés et visiblement heureux de participer à la préparation d'un festin béni donc divin...

On voit donc par là que Dieu entend pourvoir à tous les besoins de ses créatures issues d'Eve et d'Adam. L'affaire de la pomme et du serpent étant réglée depuis belle lurette, étaient enfin advenus les temps des agapes, ripailles et franches lippées ! Le tout bien entendu dans le respect du au Seigneur , accompagné des prières et louanges destinées au Ciel comme il est dit et prescrit...

Mais à gauche quelques personnages , attentifs et rigides, veillent sur la scène jouée par les Anges. Que voient-ils ? que veulent ils ? on s'attendrait presque à ce qu'ils sortent , en fronçant les sourcils, leurs montres de leurs goussets et, peut-être, perdre patience... "Allons ! les Anges ! Vous nous faites languir ! Nos messalines, délurées filles d'Eve, nous attendent autour de la table très sainte... Nos prières ont payées d'avance ce que Dieu veut que vous nous serviez Cuisiniers aux pas légers...Ne voyez vous pas ce moine intercédant auprès du Tout-Puissant ? Il murmure que, lui aussi, à faim qu'il fait pénitence de chair depuis trop longtemps, que pain sec et eau ne lui apportent que triste survie...Que nenni pour lui des délices culinaires ni des bonheurs post-prandiaux !"

Pour revenir, un peu, au septième art souvenons nous de ce film à la fois épicurien, inspiré de Karen Blixen, et salvateur par la révélation apportée à de sourcilleux membres de cette religion rigoriste pratiquée par les luthériens.

Il s'agit, bien sur, du "Festin de Babette" , une merveille d'hédonisme bien tempéré. Dans cette oeuvre qui date de 1987 on trouve une Babette évadée d'une France versaillaise et fusillante!

Rejoignant l'esprit du tableau de Murillo, elle entend joindre piété et satiété...D'où il nous faut conclure que l'Ange déchu, le porteur de lumière, tombé plus bas que Terre, n'est en rien responsable des débordements bachiques ni des désordres aphrodisiaques qui s'ensuivent et dont les créatures terrestres aiment à se parfumer... En regard la table, et ses plaisirs, n'est que péché véniel... n'est-il pas ?

Les plus déterminés d'entre nous n'ont de cesse que de s'en remettre à des ouvrages, ressemblant à la Bible par la couleur et l'épaisseur. Ils couronnent d'étoiles ( sans doute accordées par le Saint-Père...) ces cuisiniers terrestres qui sont les dignes héritiers des Anges de 1646... Pour atteindre aux plus hautes destinées christiques, il faudrait peut-être recommander aux impétrants stellaires de ne jamais cuisiner en invoquant, à tort, le nom de Dieu, ni en proférant des jurons...

Certains pour atteindre à la suprême consécration feraient même pénitence, une nuit entière, agenouillés sous le tableau prophétique du musée, copiant le moine en état d'épectase...

Leurs muettes suppliques sont promesses : ils acceptent de vendre leurs âmes à l'Ange...@