Association Encrier - Poésies

Rencontre avec Henri Michaux Rencontre avec Henri Michaux : Je suis né troué

Réédition du billet du 16 novembre 2016

Écoutez Alban Lefranc

(Alban Lefranc Romancier, traducteur allemand, auteur notamment de l'ouvrage "Fassbinder, la mort en fanfare" (Editions Rivages, 2012))

Je suis né troué

   (Quito, 25 avril1928.)

Il souffle un vent terrible.


Ce n’est qu’un petit trou dans ma poitrine,


Mais il y souffle un vent terrible,


Petit village de Quito, tu n’es pas pour moi.


J’ai besoin de haine, et d’envie, c’est ma santé.


Une grande ville, qu’il me faut.


Une grande consommation d’envie.



  Ce n’est qu’un petit trou dans ma poitrine,


Mais il y souffle un vent terrible,


Dans le trou il y a haine (toujours), effroi aussi et impuissance,


Il y a impuissance et le vent en est dense,


Fort comme sont les tourbillons.


Casserait une aiguille d’acier,


Et ce n’est qu’un vent, un vide.


Malédiction sur toute la terre, sur toute la civilisation, sur tous les êtres à la surface de toutes les planètes, à cause de ce vide !


Il a dit, ce monsieur le critique, que je n’avais pas de haine.


Ce vide, voilà ma réponse.


Ah ! Comme on est mal dans ma peau !


J’ai besoin de pleurer sur le pain de luxe, de la domination, et de l’amour, sur le pain de gloire qui est dehors,


J’ai besoin de regarder par le carreau de la fenêtre,


Qui est vide comme moi, qui ne prend rien du tout.


J’ai dit pleurer : non, c’est un forage à froid, qui fore, fore, inlassablement,


Comme sur une solive de hêtre deux cents générations de vers qui se sont légué cet héritage : « Fore... Fore. »


C’est à gauche, mais je ne dis pas que c’est le cœur.


Je dis trou, je ne dis pas plus, c’est de la rage et je ne peux rien.


J’ai sept ou huit sens. Un d’eux : celui du manque.


Je le touche et le palpe comme on palpe du bois.


Mais ce serait plutôt une grande forêt, de celles-là qu’on ne trouve plus en Europe depuis longtemps.


Et c’est ma vie, ma vie par le vide.


S’il disparaît, ce vide, je me cherche, je m’affole et c’est encore pis.


Je me suis bâti sur une colonne absente.


Qu’est-ce que le Christ aurait dit s’il avait été fait ainsi ?


Il y a de ces maladies, si on les guérit, à l’homme il ne reste rien,


Il meurt bientôt, il était trop tard

.
Une femme peut-elle se contenter de haine ?


Alors aimez-moi, aimez-moi beaucoup et me le dites,


M’écrivez, quelqu’une de vous.


Mais qu’est-ce que c’est, ce petit être ?


Je ne l’apercevrais pas longtemps.


Ni deux cuisses ni un grand cœur ne peuvent remplir mon vide.


Ni des yeux pleins d’Angleterre et de rêve comme on dit.


Ni une voix chantante qui dirait complétude et chaleur.



  Les frissons ont en moi du froid toujours prêt.


Mon vide est un grand mangeur, grand broyeur, grand annihileur.


Mon vide est ouate et silence.


Silence qui arrête tout.


Un silence d’étoiles.


Quoique ce trou soit profond, il n’a aucune forme.


Les mots ne le trouvent pas,


Barbotent autour.


J’ai toujours admiré que des gens qui se croient gens de révolution se sentissent frères.


Ils parlaient l’un de l’autre avec émotion : coulaient comme un potage.


Ce n’est pas de la haine, ça, mes amis, c’est de la gélatine.


La haine est toujours dure,


Frappe les autres,


Mais racle ainsi son homme à l’intérieur continuellement.


C’est l’envers de la haine.


Et point de remède. Point de remède.

Henri Michaux-Ecuador 1929

(Ce poème se trouve page 189 dans le volume de la Pléiade ,Tome 1, "Oeuvres complètes de H.Michaux" )

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