Association Encrier - Poésies et quelques textes

Rencontre avec Henri Michaux : La ralentie (suite)

Écoutez Germaine Montero

La ralentie (suite)

On a son creux ailleurs.


On a cédé sa place à l'ombre, par fatigue, par goût du rond. On entend au loin la rumeur de l'Asclépiade, la fleur géante.


... ou bien une voix soudain vient vous bramer au cœur.


On recueille ses disparus, venez, venez.


Tandis qu'on cherche sa clef dans l'horizon, on a la noyée au cou, qui est morte dans l'eau irrespirable.


Elle traîne. Comme elle traîne ! Elle n'a cure de nos soucis. Elle a trop de désespoir . Elle ne se rend qu'à sa douleur. Oh, misère, oh, martyre, le cou serré sans trêve par la noyée.


On sent la courbure de la Terre. On a désormais les cheveux qui ondulent naturellement. On ne trahit plus le sol, on ne trahit plus l'ablette, on est sœur par l'eau et par la feuille. On n'a plus le regard de son œil, on n'a plus la main de son bras. On n'est plus vaine. On n'envie plus. On n'est plus enviée.


On ne travaille plus. Le tricot est là, tout fait, partout.


On a signé sa dernière feuille, c'est le départ des papillons.


On ne rêve plus. On est rêvée. Silence.


On n'est plus pressée de savoir.


C'est la voix de l'étendue qui parle aux ongles et à l'os.


Enfin chez soi, dans le pur, atteinte du dard de la douceur.


On regarde les vagues dans les yeux. Elles ne peuvent plus tromper. Elles se retirent, déçues, du flanc du navire. On sait, on sait les caresser. On sait qu'elles ont honte, elles aussi.


Épuisées, comme on les voit, comme on les voit désemparées !


Une rose descend de la nue et s'offre au pèlerin ; parfois , rarement , combien rarement. Les lustres n'ont pas de mousse , ni le front de musique.


Horreur ! Horreur sans objet !


Poches, cavernes toujours grandissantes.


Loques des cieux et de la terre , monde avalé sans profit , sans goût , et rien que pour avaler.


Une veilleuse m'écoute. «Tu dis, fait-elle, tu dis la juste vérité, voilà ce que j'aime en toi. » Ce sont les propres paroles de la veilleuse.


On m'enfonçait dans des cannes creuses. Le monde se vengeait. On m'enfonçait dans des cannes creuses , dans des aiguilles de seringues. On ne voulait pas me voir arriver au soleil où j'avais pris rendez-vous.


Et je me disais : «Sortirai-je ? Sortirai-je ? Ou bien ne sortirai-je jamais ? jamais ? » Les gémissements sont plus forts loin de la mer, comme quand le jeune homme qu'on aime s'éloigne d'un air pincé.

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