Association Encrier - Poésies et quelques textes

Rencontre avec Henri Michaux : La ralentie (suite et fin)

Écoutez Germaine Montero

La ralentie (suite et fin)

Fatiguée on pèle du cerveau et on sait qu’on pèle , c’est le plus triste .


Quand le malheur tire son fil , comme il découd , comme il découd !


" Poursuivez le nuage , attrapez-le,, mais attrapez-le donc ", toute la ville paria , mais je ne pus l’attraper . Oh , je sais , j’aurais pu … un dernier bond … mais je n’avais plus le goût .Perdu l’hémisphère , on n’est plus soutenue , on n’a plus le coeur à sauter . On ne trouve plus les gens où ils se mettent . On dit :" Peut-être . Peut-être bien ", on cherche seulement à ne pas froisser .


Ecoute , je suis l’ombre d’une ombre qui s’est enlisée .


Dans tes doigts , un courant si léger , si rapide , où est-il maintenant … où coulaient des étincelles ? Les autres ont des mains comme de la terre , comme un enterrement .


Juana , je ne puis rester , je t’assure . J’ai une jambe de bois dans la tire-lire à cause de toi . J’ai le coeur crayeux , les doigts morts à cause de toi .


Petit coeur en balustrade , il fallait me retenir plus tôt . Tu m’as perdu ma solitude . Tu m’as arraché le drap . Tu as mis en fleur mes cicatrices .


Elle a pris mon riz sur mes genoux . Elle a craché sur mes mains .


Mon lévrier a été mis dans un sac. On a pris la maison , entendez-vous , entendez-vous le bruit qu'elle fit , quand, à la faveur de l'obscurité, ils l'emportèrent, me laissant dans le champ comme une borne. Et je souffris grand froid.


Ils m'étendirent sur l'horizon. Ils ne me laissèrent plus me relever. Ah ! Quand on est pris dans l'engrenage du tigre...


Des trains sous l'océan, quelle souffrance ! Allez, ce n'est plus être au lit, ça. On est princesse ensuite, on l'a mérité.


Je vous le dis, je vous le dis, vraiment là où je suis, je connais aussi la vie. Je la connais. Le cerveau d'une plaie en sait des choses. Il vous voit aussi, allez, et vous juge tous, tant que vous êtes.


Oui, obscur, obscur, oui inquiétude. Sombre semeur. Quelle offrande! Les repères s'enfuirent à tire-d'aile. Les repères s'enfuient à perte de vue, pour le délire, pour le flot.


Comme ils s'écartent, les continents, comme ils s'écartent pour nous laisser mourir! Nos mains chantant l'agonie se desserrèrent, la défaite aux grandes voiles passa lentement.


Juana ! Juana ! Si je me souviens... Tu sais quand tu disais, tu sais, tu le sais pour nous deux , Juana ! Oh ! Ce départ ! Mais pourquoi? Pourquoi ? Vide ? Vide, vide, angoisse ; angoisse, comme un seul grand mât sur la mer.


Hier, hier encore ; hier, il y a trois siècles ; hier, croquant ma naïve espérance ; hier, sa voix de pitié rasant le désespoir, sa tête soudain rejetée en arrière, comme un hanneton renversé sur les élytres, dans un arbre qui subitement s'ébroue au vent du soir, ses petits bras d'anémone, aimant sans serrer, volonté comme l'eau tombe...


Hier, tu n'avais qu'à étendre un doigt, Juana ; pour nous deux, pour tous deux, tu n'avais qu'à étendre un doigt.

Henri Michaux- Lointain intérieur-Poésie/Gallimard Pages 39 à 52

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