Encrier 87

Textes des ateliers virtuels de 2021 Texte de Pierrot - Des lettres écrites pendant la guerre

Des lettres écrites pendant la guerre

Emma & Marius.jpg

Juillet 1939

. Ils se sont mariés à l’église St Lambert dans le XVème arrondissement de Paris.

La noce a été joyeuse.

Les invités des deux familles ont suivi les jeunes époux de l’église à l’hôtel Lutetia où le banquet a été dressé ; valse des serveurs en habit noir, champagne qui pétille et petits fours.

Emma, fragile dans sa robe de mariée aux fines perles nacrées incrustées dans la soie.

Marius dans son beau costume, chemise et col amidonné, gants de peau gris souris.

Ils se sont juré fidélité en prenant à témoin toute l’assistance venue les accompagner dans ce passage de la fin de l’adolescence à l’âge adulte.

Les violons, aux marches de l’église annoncent avec douceur une danse qui n’en finira pas de tourner.

Emma et Marius unis pour le meilleur et pour le pire.


Le meilleur n’a pas duré longtemps.

Quelques jours de fête, une brève lune de miel dans un Bordeaux désert et trop peu d’amour dans le petit appartement de la rue Gerbert où le lit semblait être leur meilleur allié.

Le pire n’a pas tardé.

L’ordre de la mobilisation pour Marius et tout son contingent quand la France déclara la guerre à l’Allemagne nazie, dans un sursaut de courage pour contrer la haine et la barbarie.


Un matin du mois d’août, Emma sur le quai de la gare qui redoute l’arrivée du train qui va emporter son homme vers des sombres lendemains. Ils se tiennent la main, conscients de l’importance du moment à venir quand il faudra se dire adieu, s’embrasser une dernière fois, impudiques et identiques à tous les autres couples venus pour les mêmes raisons.

Puis tout est allé très vite, le train n’est resté que vingt minutes en gare et déjà les phares arrière du dernier wagon qu’on aperçoit au loin avant de disparaitre, comme le dernier signal lumineux d’un présent qui n’est plus.

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« Ma chérie,



Je suis bien arrivé avec le convoi.

Très vite, il a fallu signer des papiers, récupérer notre barda.

Tu me verrais dans mon uniforme, je ressemble vaguement à un soldat et plus à un pingouin !

Le chargement est lourd, le fusil me fait mal à l’épaule.

J’ai l’impression d’être dans un mauvais film dans lequel je n’ai pas envie d’avoir le moindre rôle.

Tout le monde se tient les coudes, on se montre des photos de nos femmes. A coup sûr, tu es la plus belle de toutes !

La douceur de tes cheveux, le grain de ta peau, ton parfum me manquent.

Je t’écrirai plus longuement quand nous aurons reçu notre ordre de mission.

Pour l’instant, je tourne en rond et fume cigarette sur cigarette.

Comme il me parait loin déjà le temps de notre petit appartement sous les toits quand ton corps s’accrochait au mien pour mieux le retenir.

Je t’aime.

Marius »


« Mon amour.

Déjà un mois sans toi, une éternité.

Maman est venue m’aider à repeindre le salon. Je veux que la maison soit belle quand tu rentreras.

Je trie des photos, j’essaie de m’occuper pour ne pas devenir folle d’inquiétude.

Cette guerre me parait abstraite, insensée.

Nous étions si heureux !

Auras-tu bientôt une permission ?

Manges-tu à ta faim ?

Que de questions futiles pour toi qui va passer au combat !

Comment puis-je faire pour me représenter la situation dans laquelle tu te trouves malgré toi ?

Ici, rien ne change. Les tilleuls de notre rue sentent toujours aussi bon, le marché de la rue Olivier de Serre égaie notre quartier de mille couleurs d’été.

Écris-moi vite pour me dire, me raconter où tu es, ce que tu fais.

Pour toi, mon amour.

Emma ».


« Ma douce.

Je n’ai pas pu t’écrire pendant tout ce temps.

Mon régiment est monté en première ligne.

Tout n’est que misère et désolation.

Je m’étais fait un ami, Etienne un gars du Nord, mort hier au combat, sous mes yeux incrédules.

Je n’ai pas les mots pour te décrire ce cauchemar qui hante mes jours et mes nuits.

Les odeurs fortes de la poudre à canon, l’incessant vacarme de l’artillerie, les hommes qui tombent dans les bas-côtés.

Les blessés qu’on emporte à la hâte sur des civières de fortune.

Je tiens, je résiste, je m’accroche à l’évocation de ton sourire, de ton corps chaud pour m’inventer une trêve dans ce quotidien de malheur.

La folie des hommes n’a pas de limites, ma vie est suspendue, en attente.

Je t’adore.

Marius ».


« Marius chéri

J’ai bien reçu ta lettre avec deux mois de retard.

J’aimerais tant prendre une partie du poids de ton fardeau pour qu’il te soit moins lourd à porter.

Que puis-je faire d’autre que d’espérer ton retour ?

Hier, j’ai déposé un cierge à St Lambert devant l’hôtel de marbre rose où nous avons échangé nos alliances.

J’ai prié pour toi, pour tous tes camarades entrainés dans cette escalade meurtrière.

Le petit chat se porte bien.

Il me tient compagnie pendant toutes ces heures de solitude.

Rentre vite mon ange !

J’ai besoin de toi, de tes larges épaules.

Sois prudent, très prudent pour me revenir.

Les arbres alors refleuriront comme nos souvenirs heureux.

Pour la vie.

Emma »


« Madame.

J’ai le regret de vous annoncer le décès de votre mari, mort au combat.

Un officier de police se mettra bientôt en contact avec vous pour vous aider dans les démarches du rapatriement du corps.

Soyez assurée, Madame, que votre époux est mort en héros, faisant le sacrifice de sa vie pour que vive la France.

Au nom de ma hiérarchie, je m’associe pleinement à votre douleur.

Capitaine Félix Bretin »


Novembre 1940.

Le soleil donne encore malgré l’automne et son cortège d’averses.

Dans le petit cimetière de campagne, attenant à l’église, Emma a déposé des fleurs fraichement coupées sur le marbre blanc de la tombe de Marius.

Elles forment un cœur.

Emma est repartie, elle ne reste jamais longtemps mais vient se recueillir chaque jour.

Elle porte en elle l’enfant de Marius qui ne connaitra pas son père, ce héros anonyme aux mains si douces.

            
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Commentaires 2

  • shane

    déchirant, tout en émotion, rappelant ces années horribles, de tout ce carnage inutile où la folie des hommes à conduit à un nouvel épisode cauchemardesque; toutes ces larmes entre maris, femmes, enfants tellement décrits dans les courriers échangés et tout cela pourquoi? Pourquoi ?

    shane

  • DiNëR

    Cette douloureuse histoire n'est que le prélude du drame atroce qui va venir...Emma aima
    Marius, fort, mais trop peu de temps...Lui a rencontré la Mort; Elle, elle va transmettre la vie...
    Le petit chat est mort . . .

    DiNëR

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