Association Encrier - Poésies

Rencontre avec Joachim du Bellay(1524(?)-1560) Rencontre avec Joachim du Bellay : La vieille courtisane (1558)(début)

Gravure de Deusenry

La vieille courtisane (1558)donne quelques détails pris sur le vif par le poète au cours de son séjour à Rome et quelques souvenirs des "Ragionamenti" de Pierre Aretin .La pièce devient une satire des moeurs romaines . (Les papes Léon X(1513-1521), ClémentVII (1523-1534), Paul III(1534-1549) et Paul IV (1555-1559) sont évoqués dans les vers 529 à 544). On pense à "Les regrets de la vieille Haumière" de François Villon lors de l'évocation de "Dame Vieillesse" par la courtisane (Vers 547 à 522).

LA VIEILLE COURTISANNE (1558)

Bien que du mal duquel je suis atteinte,

Soit désormais tardive la complainte,

Et qu'on ne doive imputer à raison

Le repentir qui vient hors de saison :

Si me plaindray-je, et de mon inconstance 5

Renouvelant la vieille repentance,

(Quoy que promis j'eusse de ne sentir

D'or'enavant un autre repentir)

M'efforceray de soulager ma peine

Par les souspirs d'une complainte vaine. 10


Peut estre encor que de mon souspirer

Quelqu'un pourra quelque profit tirer,

Et que mon mal, si bien on le contemple,

Aux moins rusez pourra servir d'exemple :

Recompensant par ce nouveau bienfaict, 15

Si mieulx ne puis, mon antique forfaict.


Donques, à fin de mieulx faire cognoistre

Tout mon malheur, venant mon âge à croistre

Plus que mon sens, sur les douze ou treize ans.

Estant nourrie aux délices plaisans. 20

Que peult gouster une fille légère

Dessoubs la main d'une impudique mère,

Pour ne laisser dessus l'arbre vieillir

Ma belle fleur, je la laissay cueillir,

Non à quelqu'un dont on deust faire compte,

Et dont l'honneur peust amoindrir ma honte, 25

Mais à un serf : un serf eut ce bon heur,

De trionfer de mon premier honneur,

Secrettement : car ma mère discrette

Sceut bien tenir l'entreprise secrette. 30


Bien tost après je vins entre les mains

De deux ou trois gentilz-hommes Romains,

Desquelz je fus aussi vierge rendue.

Comme j'avoy pour vierge esté vendue :

De main en main je fus mise en avant 35

A cinq ou six, vierge comme devant.


Depuis suivant une meilleure voye,

D'un grand prélat je fus faicte la proye,

Qui chèrement ma jeunesse achepta,

Comme pucelle : et si bien me traitta, 40

Que je devins, voire en bien peu d'espace,

Belle, en bon poinct, et de meilleure grâce.


Deslors j'apprins à chanter et baller,

Toucher le luth, et proprement parler,

Vestir mon corps d'accoustrement propice, 45

Et embellir mon teinct par artifice ;



Bref j'apprins lors soubs bons enseignements,

De mon sçavoir les premiers rudimens :

Car le prélat, duquel j'estoy l'amie,

Voire duquel j'estoy l’ame demie. 50

Le cueur, le tout, n'avoit autre plaisir.

Que satisfaire à mon jeune désir.


Deux ou trois ans me dura ceste vie,

Jusques à tant qu'il me prist une envie

De la changer : comme on void bien souvent 55

Trop grand plaisir se convertir en vent,

Et pour ne voir chose qui luy desplaise,

L'esprit humain se fascher de son aise.

O combien mal convient la majesté

Avec l'amour! rien que la liberté 60

Ne me failloit : mais défaillant icelle.

Me defailloit toute chose avec elle.



Ny les faveurs, ny les bons traittemens,

Chaisnes, anneaux, et riches vestemens,

De cent valets me voires tre honorée, 65

Et du seigneur à peu près adorée,

Estre nourrie en repos ocieux :

Bref, s'il y a chose qui plaise mieulx,

Quoy que l'on feist, oudist pour me complaire,

Rien ne pouvoit mon esprit satisfaire. 70


La liberté de pouvoir deviser,



D'aller en masque, et de se déguiser,

Siffler de nuict par une jalousie,

Faire l'amour, vivre à sa fantasie,



Sans esprouver la fascheuse prison 75

De ne pouvoir sortir de la maison

Sans un valet, et sans congé du maistre

N'oser monstrer le nez à la fenestre :



Ce seul désir mon esprit chatouilloit.

Ce seul ennuy mon repos travailloit. 80



Et peu à peu d'une lente tristesse

Decoloroit la fleur de ma jeunesse.

Ce que voyant celuy que je servoy.

Pour se desfaire honnestement de moy,

Feit par soubs main brasser un mariage, 85

Non sans vanter mes biens et mon lignage,

Ma bonne grâce, et mon honnesteté,

Et par sur tout ma grande chasteté.


A ces appas se vint prendre un jeune homme

Qui peu rusé aux finesses de Rome, 90

Se tint heureux d'avoir tel bien trouvé :

Mais quand il eut à sa honte esprouvé

Ce que j'estoy, premièrement il use

De grans rigueurs : puis d'une plus grand'ruse,

Dissimulant son courage odieux 95

Par beau parler, et par caresse d'yeux,

Ores priant, ores d'une autre grâce

A la prière adjoustant la menace,



En peu de temps se gouverna si bien,



Qu'il se feit maistre et du sien, et du mien. 100


Robbes, joyaux, meubles, et autres choses,

Plus chèrement en mes coffres encloses",

Argent contant, argent à interest.

Tout fut levé soubs umbre d'un acquest.

Finablement se dressant un voyage. 105

Mon bon espoux se met en équipage,

Se part de Rome, et sans parler à moy,

S'en alla rendre au service du Roy :

Où il mourut, et depuis n'ouy onques

Parler de luy. En ce bel estât doncques 110

Je demeuray, sans faveur ne support,

Car mon Prélat, de malheur, estoit mort :

Et ne m'estoit de toute ma richesse

Rien demeuré qu'un petit de jeunesse.

Texte en vieux français, tel que publié dans "DU BELLAY -POÉSIES- Tome 3 édité en 1956 aux éditions Richelieu ,pages 145 à 165; texte établi et annoté par Marcel Hervier

Le poème comporte 590 vers, fait partie de "Divers jeux rustiques"

Chez Gallimard , ce poème figure dans la collection Poésie , édition de Ghislain Chaufour

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